La première Interview exclusive des auteurs de la BD "Ingrid de la Jungle"
"Ingrid de la Jungle" (Fluide Glacial), c’est la BD qui fait le Buzz en cette rentrée littéraire, l’album délirant qui parodie la captivité d’Ingrid Betancourt n’a pas fini d’être lu, commenté et apprécié par les lecteurs de 7 à 77 ans et nous sommes heureux ici au Mague de vous offrir la première interview exclusive d’un de ses trois auteurs, Serge Scotto.
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Comment est née "Ingrid de la Jungle", d’une blague entre copains à Marseille ?
Presque… On était une trentaine d’auteurs, invités d’un salon du polar qui se tenait sur la place de l’hôtel de ville d’une préfecture de province… dont je tairai le nom par charité et reconnaissance pour l’excellence de la charcuterie locale, bien que j’imagine que ça s’est passé de la même façon un peu partout en France : soudain les cloches se sont mises à sonner, le maire est sorti de sa mairie accompagné de quelques agités armés de drapeaux bleu blanc rouge et s’est précipité sur l’estrade qui avait été dressée pour les débats littéraires, avant de partir dans un discours enthousiaste…, on n’aurait cru que rien ne l’avait rendu plus heureux de toute sa vie et que le destin du pays tout entier allait en être définitivement bouleversé… Que nous annonça-t-il ? La victoire contre les Allemands, la Libération avec un grand L… ? Non, la libération d’Ingrid Bétancourt… avec ce qui s’avèrerait sous peu une toute petite « elle »… Mais c’était déjà too much, ridicule et donc insupportable… C’est vraiment à cet instant que pour la première fois j’ai ressenti la nécessité de se moquer un peu de tout ça !! La satire est le bouffon du roi…
Ce qui est fort avec votre BD c’est que le phénomène médiatique autour d’Ingrid B . vous a énervé à peu près avant tout le monde et que vous avez vite compris qu’elle énerverait vite les gens. En cela le livre est visionnaire.
Déjà un ras-le-bol, oui… et pour la suite une intuition, tout au plus… « Visionnaire » est un bien grand mot, mais dont je te remercie quand même ! Bien sûr, on peut arguer que tout ce battage peut aider à la libération d’un otage et Ingrid Bétancourt n’est en rien responsable de sa sanctification et de l’image qu’on a donnée d’elle-même durant sa captivité… mais elle l’est devenue dès sa libération… Et là faut dire qu’elle nous a gâtés !... Mais à sa sortie c’était une sainte et lorsqu’à l’heure de l’apéro ce même jour j’ai balancé l’idée qui m’était venue de faire une BD satirique, personne ne m’a suivi : tous les auteurs présents m’ont dit « t’es fou, c’est une icône, elle est intouchable, tu vas te faire « tuer »… » Évidemment il a suffi qu’on me dise ça pour que ma décision soit ferme ! Et seul mon ami Eric Stoffel ayant eu le courage de me suivre, par amitié plutôt que par conviction, car au début il n’y croyait guère…, nous avons entrepris de l’écrire ensemble et très vite beaucoup rigolé ! Entre-temps la vraie Ingrid a mis les bouchées doubles pour se déchoir aux yeux de l’opinion… qui nous aurait finalement rejoints : je mets un conditionnel car je crois que contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, malgré un prompt renfort ces derniers temps, nous n’étions pas non plus les seuls à être déjà excédés par tout ce tralala… sans oser l’exprimer.
Comment vous êtes-vous partagés le travail sur ce livre entre les 3 auteurs. Autour de l’apéro dans une ambiance détendue ou alors ça a été des séances de travail studieuses ?
Les deux mon capitaine ! Ca a été aussi de studieuses séances de travail, car la rigolade, bizarrement, c’est un boulot sérieux… La BD c’est l’art de la synthèse et le sens de la formule, la mise en forme est essentielle, comme la mise en scène au théâtre : quand l’un de nous deux faisait rire l’autre, on savait chaque fois qu’on y était ! Mais pour en arriver à enfiler les gags, sur un album comme celui-ci il faut d’abord s’avaler une montagne de documentation et il y a un lourd travail d’écriture préparatoire… et il faut reconnaître qu’Eric a une puissance de travail que je n’ai pas, il mériterait la médaille du travail et l’album lui doit énormément. Il vient de la BD réaliste et sait mieux que quiconque bâtir un scénario sur la durée, comment faire tourner le récit à long terme. Je viens moi du dessin de presse, de la BD à « gros nez » et du gag en trois cases, c’est pourquoi on dira que sur cet album j’étais vaguement chargé de la direction artistique, s’il faut à tout pris répartir les tâches… On se complète tout à fait et c’est pour ça qu’on aime taffer ensemble, ça nous permet d’aller plus loin. D’ailleurs on a sorti au mois de juin un autre album qui n’a rien à voir, sur les pionniers de l’aviation*, et on s’est éclaté tout autant ! Mais là c’est Eric qui tenait les rênes.
Quant au dessinateur, c’est Richard Di Martino, il travaille dans le même atelier qu’Eric et c’est lui qui me l’a proposé après plusieurs essais infructueux. J’avais dès le départ renoncé à la dessiner moi-même car on voulait un trait classique, dans la tradition franco-belge de la ligne claire, afin que l’album se lise aussi au premier degré comme un Spirou et les BD que nous aimons, même si son écriture est au 2e degré, voire au 36e !... Fluide Glacial a entériné notre choix et Richard s’est mis au boulot, avec beaucoup de mérite car le délai de réalisation était très court ! On avait l’œil sur lui puisqu’on le voit tous les jours ou presque et qu’on échangeait également beaucoup par mail, mais notre façon de scénariser étant archi précise et Richard attentif comme le sont peu de dessinateurs, il n’y a pratiquement jamais rien eu à redire. Bravo mec !
L’album va t’il sortir en Colombie ?
Ce serait rigolo… et une sorte de consécration. Il y a en tout cas un réel intérêt de la presse colombienne et ça nous amuse beaucoup… quand on songe qu’au départ tout ça n’était qu’une farce.
Quels sont les messages politiques forts de votre livre au delà de la F.A.R.C.E ?
Justement, c’est parce que l’affaire Betancourt aura eu du premier au dernier jour tout d’une farce qu’elle inspire forcément la satire. On se rend compte en relisant l’album qu’il n’y a vraiment pas besoin de beaucoup forcer le trait pour sombrer dans le ridicule, les gags sont fournis par la maison mère… Et au final la vraie Ingrid paie peut-être le prix de son statut privilégié : c’est parce qu’elle était un otage politique et une amie du régime, je crois, que nous-mêmes, 60 millions de Français, avons été ainsi pris en otages de nos bons sentiments, sommés de compatir à l’extrême et de défiler en blanc avec une rose blanche à la main !... Les dommages collatéraux sont peut-être qu’une fois finita la comedia, une fois tombés les masques…, l’opinion publique me parait saturée et on peut craindre que pour longtemps Bétancourt aie bouffé la part d’oxygène et de compassion dont auraient bien besoin les otages présents et à venir, si grande est la déception qu’elle a générée… Depuis elle, les otages semblent moins intéresser et d’ailleurs, qui parle encore des FARCS ? De la même façon, on ne peut que se rappeler qu’en ce qui concerne les deux journalistes français actuellement retenus en Afghanistan, il y a quelques temps encore les voix du gouvernement avaient eu des mots très durs pour insinuer que c’était leur faute, qu’ils étaient des irresponsables et que la communauté n’avait pas à payer le prix de leur imprudence… Quid d’Ingrid Betancourt ? Qui s’est carrément jetée dans la gueule du loup, sans doute pour faire un coup, alors qu’il me parait douteux de remettre en cause la légitimité de journalistes de terrain… Selon que vous soyez puissant ou misérable, il y a bien deux poids deux mesures dans le discours officiel, non ?
Et si vous vendiez plus que le dernier livre de Houellebecq ?
Cool ! Je pourrais enfin demander ma jolie banquière en mariage !
Avez-vous envoyé un livre à Ingrid ? Savez-vous ce qu’elle pense de votre BD ?
Je la lui aurais volontiers envoyée dans la jungle, pour la divertir un peu… mais à présent si elle veut la lire, je crois qu’elle a les moyens de l’acheter.
Il paraît qu’une suite est prévue ?
Au début, ce n’était pas prévu… Mais faut dire qu’elle est tellement drôle, que ça mériterait peut-être… Vous avez vu son dernier gag ? Nous n’aurions jamais oser l’imaginer… et si nous l’avions mis dans l’album avant que cela se produise, tout le monde nous aurait dit « vous poussez un peu, on n’y croit pas » : c’est tout de même la première fois qu’on voit un otage demander une rançon, en quelque sorte, et à ses libérateurs qui plus est !... Je parle de sa demande d’indemnisation, bien sûr…
Je vous laisse le mot de la fin...
Bof… On est content parce que les gens qui ont déjà eu l’album entre les mains se sont bien marrés et que toutes les critiques honnêtes sont bonnes ! C’est le pied pour Eric, Richard et moi, parce qu’on savait qu’on nous attendrait au tournant et que le seul véritable risque, sur ce type d’album satirique, c’est de rater son coup. Dans ce genre délicat, où tu t’autorises à paraphraser le réel, la médiocrité et la méchanceté gratuite sont impardonnables…
* HISTOIRES DE PILOTES (éditions Idées Plus)
