Algérie, les enfants de la décharge, le gagne-pain quotidien des miséreux
Ces fouilleurs d’un nouveau genre sont dans leur majorité des
enfants. Des gosses au corps chétifs recouverts de haillons dont l’âge
varie entre 8 et 15 ans et qui ont décidé de venir en aide à leurs
parents frappés de plein fouet par les déboires financiers suscités
par la crise du pouvoir d’achat des ménages algériens.
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Dans un calme inhabituel qui prévalait dans les cités CNEP et AADL de
la ville de Birtouta, la matinée de ce quatrième jour du mois sacré de
Ramadhan s’apprêtait à nous révéler une vérité amère : de profondes
disparités sociales continuent jusqu’à aujourd’hui à terrasser notre
pays.
Ainsi, il vous arrive certainement souvent, le matin, en vous rendant
sur votre lieu de travail, de pester contre le spectacle de poubelles
renversées et de trottoirs jonchés d’ordures. Quelques injures et un
monologue sur "le manque de civisme chez Algériens", mais, plus tard,
vous passez votre chemin. Sans vous douter que derrière cette scène se
cache une véritable détresse humaine. Une détresse qui s’est muée au
fur des années en un réel système de survie économique, auquel
participent des dizaines, voire des centaines de personnes. Des gens
qui ont choisi pour "métier" de fouiller les poubelles, à la recherche
du moindre objet vendable, et qui sont le premier maillon d’une chaîne
de recyclage à l’algérienne.
Cependant, ces fouilleurs d’un nouveau genre sont dans leur majorité
des enfants. Des gosses au corps chétifs recouverts de haillons dont
l’âge varie entre 8 et 15 ans et qui ont décidé de secourir leurs
parents frappés de plein fouet par les déboires financiers suscités
par la crise du pouvoir d’achat des ménages algériens.
« Je ne suis pas là pour chercher des jouets »
C’est donc depuis quelques années que Hamza et Mahmoud exercent le
métier de « fouilleur de poubelle ». Le premier, âgé de 12 ans et vivant
à Haouch Saboune, situé dans les environs de Birtouta, commence ses
journées aux aurores. Direction, les nouvelles cités bâties il y a
peine 5 ans, dans cette daïra de la wilaya d’Alger (30 km de la
capitale). L’expérience aidant, il connaît désormais par cœur les
ruelles où se trouvent les poubelles les "mieux garnies", où il est
possible de trouver le plus d’objets récupérables.
Il est vrai que le spectacle est affligeant. Des enfants éparpillés
vers 8 heures du matin au milieu d’immondices agressent régulièrement
le regard à chaque matinée. Et le Ramadhan, mois de miséricorde nous
a-t-on dit, ne change rien à la routine de ces enfants. Pour une âme
sensible, le tableau est dramatique, poignant… Et pour cause, le même
scénario se produit sensiblement à la même heure, de l’aveu même de
ces enfants, à Said Hamdine, puis Kouba, et dans presque toutes les
banlieues populaires d’Alger, sous l’œil indifférent des passants qui,
eux aussi, se sont levés tôt, mais qui ont d’autres préoccupations :
les achats en prévision de la rupture du jeûne.
« Malgré mon jeune âge, je peux vous assurer que je ne suis pas là pour
rechercher des jouets et m’amuser », nous confie d’emblée Hamza, petite
taille, le teint sombre, le visage obscurci par des tâches noirâtres,
qui nous ne cache pas qu’il est issu d’une famille très pauvre.
« Chercher dans les ordures est un de nos gagne-pain. Je me dois
d’aider ma famille. J’aurais aimé habiter une belle maison et préparer
la rentrée scolaire, mais ce n’est ma faute si je suis un miséreux »,
explique-t-il sur un ton amer et avec beaucoup de chagrin dans le
regard. A une question sur le mois de Ramadhan, il avoue : « Ma mère
dit qu’il faut se débrouiller pour avoir le nécessaire pour la rupture
du jeûne, j’ai demandé à mon frère à ce que nous allions mendier, mais
il a refusé donc la seule autre alternative est de fouiller les
ordures… nous nous y sommes habitués ».
Autres lieux, autres tableaux de misère. Des enfants rencontrés dans
une autre cité populaire ont une activité identique : rechercher dans
les poubelles des autres tout ce qui peut être récupéré et consommé.
D’après leurs témoignages, ces bambins, dont le plus âgés d’entre eux
ne dépasse guère les 13 ans, choisissent de commencer leur quête tôt
le matin pour préserver un tant soit peu une once de dignité. « Durant
le Ramadhan, les poubelles sont plus remplies. Les gens, de par leur
humeur au cours de mois, jettent tout ce dont ils n’ont pas besoin ou
tout ce qu’ils vont remplacer après les achats de l’Aïd. On peut y
trouver ainsi divers articles intéressants. Quelquefois, on peut
carrément dénicher des objets neufs », assure Fatima, une fille de 14
ans qui, malgré sa condition misérable déplorable, ne garde pas moins
une lucidité éveillée.
Défendre son territoire
« Chacun à son propre territoire, qu’il doit défendre contre la
concurrence », nous explique sur un autre registre Hamza que nous
suivons dans ces déambulations. « Avec un gain de 70 à 100 DA par jour,
on ne peut pas se permettre de le partager ! ». Du coup, il n’est pas
rare que de violentes disputes éclatent entre des enfants fouilleurs
rivaux. Ces derniers doivent également livrer une course contre la
montre : pas question d’arriver en retard, c’est-à-dire après le
passage du camion d’éboueurs. « Si tu veux gagner ta journée, tu as
intérêt à connaître leurs horaires de passage », prévient encore
Mahmoud, qui ajoute : « Certains enfants vont jusqu’à supplier les
policiers pour qu’ils les laissent travailler en paix ». Vers les coups
de 10 H, son compère, Hamza, a quant à lui choisi le quartier huppé
des villas, comme zone de prospection. Et pour cause : « C’est bien
évidemment dans les quartiers riches que l’on déniche les meilleures
affaires. Vous serez étonnés de savoir ce que ces gens-là osent jeter
! », s’exclame-t-il.
Le programme des tournées est savamment huilé. Si,
les jours de semaine, le duo bambin accordent sa préférence aux
quartiers résidentiels, durant le week-end, il jette son dévolu sur
les restaurants de la rentrée de Birtouta. Aux abords de l’autoroute,
leurs camarades fouilleurs partent certains jours à la recherche de
bouteilles vides et de canettes, le verre et l’aluminium étant très
demandés sur "le marché". A la fin de la journée, nos enfants
fouilleurs mettent leur butin dans un sac. Le portant sur leur dos,
ils descendent à pied, à plus d’un kilomètre, jusqu’à la gare de
Birtouta. C’est là-bas qu’ils vont rencontrer un grossiste
récupérateur pour négocier le prix de leurs marchandises. Juste après,
ils reprennent leur vie normale. Comme n’importe quel autre enfant. Ou
presque…
