Chaque fois que je m’assois pour dessiner, je retrouve la joie d’une enfant à la table de la création.
Je n’éprouve pas l’excitation de fabriquer quelque chose.
J’éprouve la joie de revenir.
Comme si le dessin m’attendait depuis toujours.
Une chaleur ancienne me traverse.
Je retrouve ma source.
Mon origine.
Un lieu plus ancien que les mots.
Là, je n’ai plus de masque.
Je n’ai plus à convaincre.
Je n’ai plus à me protéger.
Je peux simplement être présente.
Les images sont déjà là.
Elles ne naissent pas lorsque j’ouvre mon carnet.
Elles marchent avec moi.
Elles habitent les paysages que je traverse, les visages que je croise, les couleurs, les ombres, les silences.
Elles continuent de vivre longtemps après que mes yeux se sont détournés.
Je les portes en moi avant même de les comprendre.
Alors ma main se met à leur écoute.
J’attrape mes images mentales comme des oiseaux en plein vol.
Je ne cherche pas à les retenir.
Je leur offre simplement un endroit où se poser.
Le dessin ne crée pas ces images.
Il les accueille.
Il leur donne une forme.
Il leur donne un rythme.
Il leur donne un souffle.
Je comprends aujourd’hui que je ne dessine pas pour reproduire le monde.
Je dessine pour rendre visible ce qui cherche, en silence, à exister.
Lorsque je ne dessine pas, rien ne disparaît.
Les images continuent d’affluer.
Les sensations poursuivent leur travail invisible.
Le monde s’accumule en moi.
Les couleurs se superposent.
Les formes se croisent.
Les perceptions deviennent si nombreuses qu’elles finissent par ne plus trouver leur place.
Le silence lui-même devient trop dense.
Alors je comprends que créer n’est pas un besoin de produire.
C’est une nécessité de respiration.
Le dessin ne vide pas mon monde intérieur.
Il ne l’apaise pas davantage.
Il lui donne une architecture.
Il relie ce qui est dispersé.
Il ouvre des passages.
Il laisse circuler ce qui menaçait de m’envahir.
Peu à peu, le tumulte cesse d’être un tumulte.
Non parce qu’il disparaît.
Mais parce qu’il devient habitable.
Mes carnets se remplissaient pendant que quelque chose, en moi, s’ordonnait.
Je pensais conserver des dessins.
Ils construisaient, patiemment, une manière d’habiter le monde.
Chaque page m’enseignait qu’il est possible d’accueillir sans posséder.
De regarder sans retenir.
De laisser apparaître sans forcer.
Je croyais apprendre à dessiner.
J’apprenais une manière d’habiter le monde.
Et peut-être est-ce cela, depuis le début, dessiner l’attention.
Offrir une demeure à l’invisible, afin que la vie puisse continuer à circuler entre le monde, le papier et celui qui regarde.
Voir la version video sur la chaîne dédiée DESSINER L’ATTENTION :https://www.youtube.com/watch?v=_q2Po8SCHuA
