Il m’a fallu des années pour comprendre que je ne dessinais pas avec une technique.
Je dessinais avec ma manière d’être au monde.
Je croyais choisir mes lignes.
En réalité, elles me choisissaient.
Pourquoi ces hachures plutôt qu’un trait continu ?
Pourquoi cette répétition obstinée ?
Pourquoi cette impression de creuser le papier au lieu de simplement l’effleurer ?
Je comprends aujourd’hui que je ne regarde jamais une chose d’un seul coup.
Mon regard avance par approches.
Il revient.
Il vérifie.
Il compare.
Il s’attarde.
Chaque trait est une tentative.
Le suivant ne corrige pas le précédent.
Il le complète.
Mes dessins ne cherchent pas à enfermer une forme dans un contour.
Ils cherchent à s’en approcher jusqu’à sentir qu’elle commence à respirer.
Les hachures sont le temps rendu visible.
Elles montrent qu’une présence ne se saisit pas d’un seul regard.
Elle se construit.
Elle se fréquente.
Elle se mérite.
Lorsque ma main insiste, ce n’est pas parce qu’elle hésite.
C’est parce qu’elle écoute.
Elle revient comme on revient vers une phrase qui résiste, vers un visage que l’on aime, vers un paysage qui change avec la lumière.
Alors le papier cesse d’être une surface.
Il devient un lieu de rencontre.
Je comprends aussi pourquoi certaines lignes deviennent presque des aiguilles.
Elles ne blessent pas.
Elles cherchent à traverser les apparences.
À atteindre ce qui ne se montre pas immédiatement.
Je ne dessine pas pour reproduire le monde.
Je dessine pour demeurer assez longtemps auprès de lui afin qu’il accepte, parfois, de se révéler.
Mes hachures ne parlent pas d’une technique.
Elles parlent d’une fidélité.
La fidélité d’un regard qui refuse de passer trop vite.
Peut-être est-ce cela, au fond, dessiner l’attention.
Voir la version video sur la chaîne Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=tfPvpaRRK74
