Le monde continuait d’avancer.
Moi, je l’avais quitté.
J’avais retiré les horloges.
Je ne voulais plus voir quelle heure il était.
Je voulais seulement retrouver le temps capable de me maintenir en vie.
Alors je marchais.
Sous la pluie.
Dans le froid.
Sous le soleil.
Par grand vent.
La nature ne me demandait rien.
Elle ne cherchait ni à me corriger, ni à me convaincre.
Elle m’accueillait sans condition.
À l’intérieur, pourtant, tout continuait de tourner.
Mon corps pleurait.
Il pleurait des images.
Des voix.
Des histoires.
Des existences qui n’étaient pas les miennes et que j’avais portée jusqu’à les confondre avec mon propre visage.
Je ne ressentais presque plus rien.
La douleur elle-même semblait s’être retirée.
Il ne restait qu’un vide immense.
Une enveloppe.
Un corps devenu machine.
Je croyais être forte.
Je découvrais que j’étais surtout devenue inaccessible à moi-même.
Les séances d’EMDR n’ont pas créé la fissure.
Elles ont rencontré celle qui existait déjà.
À chaque séance, le béton se fendait un peu davantage.
Ce qui avait été enfermé commençait à respirer.
La nuit apportait des cauchemars.
Le jour, je marchais.
Je lisais.
Je méditais.
J’observais.
Je n’essayais plus de réparer ma vie.
J’apprenais seulement à rester présente.
Puis les sensations sont revenues.
Sans bruit.
Le vent sur mon visage.
L’odeur de la terre après la pluie.
La lumière qui change au fil de la journée.
Le chant d’un oiseau.
Le rythme de ma respiration.
Je découvrais que le vivant revient toujours par des détails.
Je croyais que guérir consistait à souffrir moins.
Je découvrais que guérir consistait à sentir davantage.
La joie revenait avec la tristesse.
La peur avec l’émerveillement.
La vulnérabilité avec la force.
Le vivant ne choisit pas.
Il revient tout entier.
Alors j’ai compris autre chose.
Toute ma vie, j’avais tenté d’accomplir des efforts que l’on disait ordinaires.
Pour moi, ils étaient des sommets.
Des ascensions invisibles.
Des dépenses d’énergie que personne ne voyait.
On ne me demandait pas seulement d’agir autrement.
On me demandait de penser autrement.
De ressentir autrement.
D’habiter le monde autrement que je ne pouvais l’habiter.
J’avais cru que cette difficulté disait quelque chose de défectueux en moi.
Elle révélait simplement une autre manière d’être au monde.
À partir de cet instant, je n’ai plus cherché à devenir une autre.
J’ai commencé à rencontrer celle que j’avais toujours été.
Les mots sont arrivés presque en même temps.
Non comme un projet.
Comme une nécessité.
Ils jaillissaient avec la même évidence que les sensations retrouvées.
J’écrivais sans les chercher.
Ils me retrouvaient.
Je comprends aujourd’hui que je n’ai pas quitté le monde.
En retirant les horloges, je n’ai pas suspendu le temps.
J’ai retrouvé celui du vivant.
Celui où le corps recommence à sentir.
Où le souffle retrouve son rythme.
Où les mots cessent d’être une lutte.
Et où, pour la première fois, je n’essaie plus d’être quelqu’un d’autre.
J’habite enfin celle que j’ai toujours été.
