Art of Juliette

Le deuil différé.

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Le deuil différé.

« Je croyais pleurer la mort de ma mère.
J’entrais sans le savoir dans le commencement de ma propre vie. »

Il arrive que certains deuils demeurent longtemps en attente, comme si une part de nous refusait d’en accepter la réalité. Parfois, ni le temps ni les mots ne suffisent. Seule une expérience esthétique peut ouvrir la brèche nécessaire. Ce texte raconte le moment où, grâce à une oeuvre de théâtre, une douleur longtemps retenue devient enfin vivable. Ce qui semblait n’être qu’un effondrement révèle alors le commencement d’une naissance intérieure.

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Quelques années auparavant, ma mère est morte.

Je crois que mon deuil s’est fait en différé.

Mon compagnon, mon ami, mon amant, mon infirmier, mon psychologue, mon génie, m’emmène voir Votre maman, de Wally Bajeux.

À la dernière scène, quelque chose s’ouvre.

Je savais que ma mère était morte.
Je ne m’étais jamais autorisée à vivre pleinement cette perte.

Alors, sans prévenir, tout cède.

Je comprends que l’art peut accomplir ce qu’aucun autre langage ne peut offrir :
rendre présente, l’espace d’un instant, une relation définitivement perdue.

Parce que l’art est le seul langage que je comprenne.

Les vannes s’ouvrent.
La fissure apparaît.

La faille est là.
La terre disparaît sous mes pieds.

Je sens une douleur immense, longtemps retenue, traverser tout mon corps.

Je pleure.

Je pleure à n’en plus pouvoir.
Je pleure un torrent de larmes.

Je pleure ma mère.

Cette mère qui n’a jamais réussi à me comprendre.

Cette mère qui a voulu, avec la conviction d’avoir raison, me faire entrer dans sa manière de penser, dans sa façon d’habiter le monde.

Cette mère qui m’a souvent davantage combattue qu’elle ne m’a rencontrée.

Cette mère capable d’une grande générosité matérielle et d’une immense violence intellectuelle.

Pour la première fois, je cesse de retenir ce qui me traverse.

Je suis incapable de parler.
Incapable de comprendre ce qui m’arrive.

Moi qui ai toujours vécu dans le contrôle, je ne contrôle plus rien.

Je sors du théâtre sans savoir si je suis encore capable de marcher.

Je me perds entièrement.

Et c’est précisément là que je commence à me trouver.

C’est le début de ma vie.

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