Je me sen sen décalage avec le monde.
Longtemps,
j’ai cru que ce décalage venait de moi.
Aujourd’hui,
je comprends qu’il naissait peut-être de l’écart entre ce que j’étais profondément
et les cadres dans lesquels je cherchais sans cesse à entrer.
Je ne supporte plus les réunions.
Leur lenteur intellectuelle devient une véritable souffrance.
Le temps m’est compté.
Pendant que les discussions s’étirent,
mon esprit a déjà parcouru plusieurs chemins.
Je vois les décisions qui pourraient être prises.
Les liens qui pourraient être faits.
Les solutions qui pourraient émerger.
L’attente devient presque physique.
Je ne m’impatiente pas contre les autres.
Je souffre simplement d’un rythme qui n’est pas le mien.
J’ai la sensation de perdre mon temps.
Et, peu à peu,
je sens que je perds aussi une partie de moi-même.
Mes capacités ne sont ni sollicitées,
ni reconnues.
Je comprends que, pour le directeur,
je ne suis qu’un professeur parmi d’autres.
Il ne possède pas les repères artistiques qui lui permettraient de mesurer ce que je mets dans mon enseignement.
Je ne lui en veux pas.
Je constate seulement
que nous n’habitons pas le même monde.
Je ne me sens plus à ma place.
Je regarde certains enseignements avec tristesse.
Non parce que je voudrais être meilleure que les autres.
Mais parce que je vois ce qui pourrait être transmis.
Je vois les possibilités qui demeurent inexplorées.
Je vois, chez chacun de mes élèves,
des capacités qui attendent simplement d’être révélées.
Je donne tout.
Mon attention.
Mon exigence.
Ma sensibilité.
Je ne sais pas enseigner autrement.
Je sens pourtant que je dois partir.
Et cette idée me déchire.
Quitter mes élèves,
c’est quitter ceux qui sont devenus,
au fil des années,
ma famille symbolique.
Je suis déjà en rupture avec ma famille.
Cette absence rend ce lien encore plus précieux.
Quelque chose grandit pourtant en moi.
Comme un mouvement souterrain.
Comme une naissance silencieuse
qui cherche encore sa forme.
Deux mots deviennent peu à peu
les axes de ma vie.
L’excellence.
Et la vérité.
Je ne peux plus renoncer
ni à l’une,
ni à l’autre.
Je me sens comme un cheval de course
sur une piste cyclable.
L’image pourrait faire sourire.
Pourtant,
elle décrit exactement ce que je ressens.
Ce n’est pas la piste qui est mauvaise.
Ce n’est pas le cheval qui est défectueux.
Ils ne sont simplement pas faits
l’un pour l’autre.
Pendant des années,
j’ai cru que mon rôle consistait à m’adapter.
À entrer dans les cadres.
À répondre aux attentes.
À me rendre compatible avec ce qui existait déjà.
Je pensais que c’était cela,
grandir.
Aujourd’hui,
je comprends que cette adaptation avait un prix.
Elle exigeait que je taise
une partie de moi-même.
Mes capacités semblaient incomprises.
Mes demandes disparaissaient
dans un silence
que je connaissais depuis toujours.
Le silence de ma véritable identité.
Je m’étais tellement habituée
à entrer dans le moule
que j’avais fini par croire
qu’il avait la forme de mon corps.
Pourtant,
il continuait à me comprimer.
À réduire mes mouvements.
À limiter ma respiration.
C’était comme vouloir entrer
de force
dans une boîte.
Se plier.
Retenir son souffle.
Appuyer encore
sur le couvercle.
Et finir par oublier
que le problème
n’était peut-être pas le corps.
Mais la boîte.
