Le dessin est proche de la peinture pour moi.
Mes traits nécessitent souvent plusieurs retours, détours et passages.
Une ligne apparaît rarement d’un seul geste.
Elle se construit lentement, par superpositions successives.
Comme en peinture, je dépose une couleur, puis une autre, avant d’y revenir encore.
Un violet peut côtoyer un bleu,
puis un bleu plus clair,
un bleu plus sombre,
avant qu’un vert ne vienne redistribuer les équilibres de l’ensemble.
Je dessine comme je peins.
J’accumule les passages autant que les couleurs.
Chaque reprise transforme discrètement la précédente.
Rien n’est définitivement fixé.
Le dessin demeure disponible à ce qui peut encore advenir.
Un rose pâle peut être entouré d’un trait si fin qu’il semble presque disparaître.
Pourtant, cette ligne infime participe pleinement à l’existence de la couleur.
Dans mon travail, aucune teinte n’existe seule.
Elle prend sa force de la présence des autres.
Une couleur ne se contente pas d’être déposée sur le papier :
elle est révélée par celles qui l’entourent.
Elles se renforcent,
s’apaisent,
se déplacent mutuellement.
Je ne compose pas une juxtaposition de couleurs.
Je construis leurs relations.
Puis vient ce moment si particulier où tout semble enfin s’accorder.
Après les hésitations, les reprises et les tâtonnements, le dessin retrouve sa respiration.
Je sens qu’un équilibre émerge.
Je jubile.
Je m’émerveille d’avoir trouvé la solution graphique.
Ce n’est jamais la victoire d’une volonté qui s’impose au dessin.
C’est le moment où le dessin accepte enfin de révéler ce qu’il cherchait à devenir depuis le premier trait.
Pendant ce temps, Unintended, de Muse, tourne en mode repeat.
Encore et encore.
Cette répétition ne constitue pas un simple fond sonore.
Elle devient la respiration de mon attention.
Le rythme de la musique rejoint celui de mes gestes.
Les lignes reviennent comme la mélodie revient.
Chaque répétition semble identique, mais aucune ne l’est véritablement.
À chaque passage,
une nuance apparaît,
une hésitation disparaît,
une autre possibilité se révèle.
La répétition n’est jamais une reproduction.
Elle est un approfondissement.
Je lève alors les yeux.
Le ciel est traversé par un rose et un violet d’une intensité bouleversante.
La lumière s’assombrit peu à peu.
Je reste immobile devant cette poésie colorée, aussi fragile qu’éphémère.
Quelques instants plus tard, elle a déjà disparu.
C’est alors que je comprends que le dessin ne s’arrête jamais à la feuille.
Pendant que je dessine, le monde continue silencieusement de dessiner avec moi.
Les couleurs du ciel prolongent celles de mon dessin,
tandis que mon dessin m’a rendu disponible aux couleurs du ciel.
L’un transforme l’autre dans un dialogue continu dont je ne maîtrise jamais entièrement le cours.
Ce soir-là, je n’ai pas choisi ce violet.
C’est lui qui est venu à ma rencontre.
Le ciel est devenu, pour quelques instants, le partenaire silencieux de mon dessin.
