Il m’arrive de provoquer volontairement une disharmonie.
Je choisis une couleur qui semble de trop.
Une forme qui résiste.
Une association qui paraît compromettre l’ensemble du dessin.
Je recherche parfois le mauvais choix, non pour produire de la laideur, mais pour me placer devant une difficulté que je n’avais pas prévue.
La curiosité me guide davantage que la maîtrise.
Je pourrais corriger immédiatement.
Je préfère attendre.
Je laisse le dessin prendre possession de son déséquilibre.
J’en observe les conséquences.
Les couleurs se déplacent.
Les formes changent de rôle.
Ce qui paraissait impossible ouvre parfois un chemin que je n’aurais jamais imaginé.
Chaque erreur élargit ma manière de voir.
Chaque difficulté m’enseigne un nouveau langage.
Dans la vie, le déséquilibre possède un tout autre visage.
L’imprévu ne se présente pas comme une simple surprise.
Il peut rompre d’un seul instant l’équilibre intérieur que j’avais patiemment construit.
Mon corps réagit avant que mes pensées aient trouvé où se poser.
Je cherche alors un point d’appui pour retrouver une stabilité que je sens m’échapper.
Sur la feuille, cette expérience devient différente.
Parce que c’est moi qui ouvre la porte du déséquilibre.
Je peux lui laisser du temps.
Je peux le regarder sans qu’il me submerge.
Je découvre alors que presque chaque rupture contient déjà les conditions d’un nouvel équilibre.
Non pas un retour à ce qui existait auparavant, mais une organisation nouvelle, que je n’aurais jamais pu prévoir.
Le dessin ne m’apprend pas à contrôler l’incertitude.
Il m’apprend à lui faire une place.
Feuille après feuille, il exerce ma patience, ma précision, mon obstination et ma confiance.
Il me rappelle que certaines difficultés ne demandent pas d’être vaincues immédiatement.
Elles demandent d’être suffisamment regardées pour révéler les possibilités qu’elles contiennent.
Peut-être est-ce cela que le dessin transforme en moi.
Non pas mon besoin d’équilibre.
Mais ma manière d’accueillir le déséquilibre lorsqu’il se présente.
