Je ne cesse jamais un dessin parce qu’il est achevé.
Je le laisse lorsqu’il atteint un équilibre capable d’ouvrir un autre espace.
Il existe un instant presque silencieux où les lignes ne demandent plus de réponse.
Les couleurs trouvent leur juste intensité.
Les formes tiennent ensemble sans retenir le mouvement.
Je pose le crayon.
Le papier demeure devant moi.
Le dessin, lui, continue.
Quelque chose quitte la feuille sans la quitter vraiment.
Le visible passe le relais à l’invisible.
Les lignes poursuivent leur trajet dans un espace que la main n’a pas encore rejoint.
Les couleurs cherchent déjà d’autres rencontres.
Une nouvelle feuille commence à respirer avant même d’exister.
Le dessin possède deux présences.
L’une appartient au papier.
L’autre au regard.
La première s’interrompt.
La seconde poursuit son chemin.
Lorsque je marche,
lorsque j’observe un arbre,
une pierre,
une herbe ou une couleur,
le dessin continue de travailler.
Les formes se déplacent sans bruit.
Elles se répondent,
se transforment,
attendent moins un geste qu’un moment de justesse.
Chaque feuille reçoit ce que la précédente avait laissé ouvert.
Aucune ne corrige l’autre.
Aucune ne l’efface.
Toutes prolongent une même recherche.
Je ne passe jamais d’un dessin au suivant.
Je poursuis le même dessin.
Le papier change.
Les saisons changent.
Le corps change.
L’attention continue.
Chaque pause ressemble à des points de suspension.
Le silence n’interrompt rien.
Il permet simplement au dessin de poursuivre sa vie hors du papier.
Peut-être que mon oeuvre n’est pas une succession de dessins.
Peut-être est-elle un seul dessin qui traverse les années en changeant simplement de feuille.
