Son nom reste attaché au Micral N, machine française commercialisée en 1973 par la société R2E, souvent présentée comme le premier micro-ordinateur commercial au monde. Mais il faut être précis : André Truong n’est pas l’homme seul qui aurait, dans un éclair de génie solitaire, inventé le micro-ordinateur. L’histoire est plus intéressante que cela. Truong est le fondateur, le stratège, celui qui voit le marché, qui sent le basculement, qui organise l’entreprise, qui donne l’impulsion et les moyens. La conception technique du Micral N est, elle, attribuée à François Gernelle et à l’équipe d’ingénieurs de R2E. En 1998, la justice a d’ailleurs tranché la querelle de paternité en faveur de Gernelle. Mais réduire l’aventure à un procès serait injuste : le Micral est né d’un collectif, d’une rencontre entre une intuition industrielle, une commande scientifique et une équipe technique brillante.
Au début des années 1970, l’informatique est encore un monde de machines coûteuses. L’INRA cherche alors un système pour automatiser des mesures scientifiques, notamment autour de l’évapotranspiration des cultures. Les solutions existantes, comme les mini-ordinateurs de type PDP-8, sont chères et lourdes. R2E propose autre chose : une machine plus compacte, moins chère, fondée sur une technologie alors toute neuve, le microprocesseur Intel 8008. C’est là que l’innovation devient décisive. Le Micral N n’est pas encore l’ordinateur personnel convivial que l’on imaginera plus tard avec écran, clavier, souris et logiciels grand public. Il est d’abord un outil professionnel, scientifique, industriel. Mais il contient déjà l’idée explosive qui va transformer le monde : l’ordinateur peut devenir plus petit, plus accessible, reproductible, utilisable hors des grands centres informatiques.
Le Micral N est livré en janvier 1973. Il coûte beaucoup moins cher que les mini-ordinateurs concurrents, il est assemblé, commercialisé, pensé pour des usages réels. Là où d’autres machines pionnières relèvent encore du kit, de l’expérience isolée ou du prototype, le Micral entre dans une logique de produit. C’est cela qui fait son importance historique. Il n’est pas seulement une prouesse technique française ; il est une proposition industrielle. Il annonce que l’informatique va sortir de son temple. Elle va descendre d’un étage, quitter les grands systèmes, approcher les bureaux, les ateliers, les laboratoires, puis les foyers.
André Truong comprend aussi une chose que beaucoup de grands groupes français comprendront trop tard : l’innovation n’est pas seulement une affaire de technologie. Elle est une affaire d’usage. Une invention ne change le monde que lorsqu’elle trouve des utilisateurs. Le Micral sert d’abord au contrôle de processus, aux applications industrielles, aux péages, aux systèmes professionnels. Puis la gamme évolue. Des écrans, des disques, des périphériques apparaissent. La machine devient plus ouverte, plus proche de l’idée que nous nous faisons aujourd’hui d’un ordinateur. L’aventure R2E montre que la France n’était pas absente de la naissance de la micro-informatique. Elle était même là très tôt, avec une avance réelle, mais elle n’a pas su transformer durablement cette avance en domination mondiale.
C’est l’une des grandes mélancolies de cette histoire. Le Micral précède l’Altair 8800 américain, précède l’Apple II, précède l’IBM PC. Pourtant, dans la mémoire collective, ce sont surtout les récits venus des États-Unis qui ont gagné. La Silicon Valley a su raconter ses garages, ses héros, ses ruptures. La France, elle, a souvent laissé ses pionniers dans les notes de bas de page. André Truong fait partie de ces figures à la fois célébrées et mal connues. Visionnaire, entrepreneur, parfois controversé, il a revendiqué fortement son rôle dans l’invention du micro-ordinateur. Trop fortement, diront certains, notamment au regard du rôle central de François Gernelle. Mais sans Truong, sans R2E, sans cette capacité à sentir qu’un marché pouvait naître, le Micral n’aurait sans doute pas existé de la même manière.
Après le Micral, l’histoire continue. R2E est rachetée par Bull, géant français de l’informatique. La logique change. Le rêve pionnier entre dans une structure plus lourde, plus institutionnelle, au moment même où les Américains imposent peu à peu leurs standards. André Truong poursuit ensuite d’autres aventures dans la micro-informatique, notamment autour de l’ordinateur en réseau. Là encore, il anticipe une partie du futur : des machines plus légères, connectées, moins centrées sur le disque dur local, davantage pensées comme des terminaux intelligents. Ce que l’on appellera plus tard le cloud, les architectures distribuées ou les postes administrés à distance trouve déjà, chez lui, une intuition ancienne.
Le parcours d’André Truong dit quelque chose de précieux sur l’innovation. Elle ne naît pas seulement dans les pays qui savent le mieux vendre leur légende. Elle apparaît parfois dans une petite société française, autour d’une commande de recherche agronomique, dans un moment où quelques ingénieurs comprennent que le microprocesseur n’est pas un composant de plus, mais une rupture de civilisation. Elle naît aussi de tensions : entre l’inventeur technique et le chef d’entreprise, entre le prototype et le marché, entre la reconnaissance historique et la bataille des ego. Le Micral N n’est pas seulement une machine. C’est un point de bascule.
André Truong meurt en 2005, à 69 ans. Son nom reste associé à cette audace : avoir imaginé que l’ordinateur pouvait devenir un objet plus proche, plus maniable, plus démocratique. Il ne faut pas le présenter naïvement comme l’unique inventeur du micro-ordinateur. Ce serait faux et injuste pour François Gernelle et pour l’équipe de R2E. Mais il faut lui reconnaître une place majeure : celle d’un passeur, d’un déclencheur, d’un entrepreneur visionnaire qui a participé à faire exister, en France, l’une des premières formes commerciales de la micro-informatique. Dans un pays qui aime parfois célébrer ses génies quand ils sont morts et oublier ses inventeurs quand ils sont vivants, André Truong rappelle une vérité simple : la France a été capable d’être en avance. Le drame, comme souvent, est qu’elle n’a pas toujours su quoi faire de son avance.
Sources : Computer History Museum, fiche du Micral, qui présente le Micral comme une machine R2E de 1973 utilisant l’Intel 8008 et conçue pour le contrôle de processus ; Le Monde, article du 15 janvier 2023 sur les cinquante ans du Micral N et sur la décision judiciaire de 1998 attribuant la paternité de l’invention à François Gernelle ; étude de Loïc Petitgirard, CNAM / ISTE OpenScience, sur l’histoire du système R2E-Micral et la dimension collective de l’innovation ; Christie’s, notice de vente d’un Micral N décrivant ses caractéristiques techniques, son prix et son statut de premier ordinateur commercial à microprocesseur ; Wired, entretien de 1997 avec André Truong sur le Micral et ses travaux ultérieurs autour du network PC.
