La formule est évidemment excessive. ChatGPT n’est pas psychologue, n’est pas psychiatre, n’a pas de corps, pas d’intuition clinique, pas de responsabilité humaine au sens profond du terme. Mais l’époque adore les formules excessives quand elles révèlent quelque chose de vrai. Et celle-ci révèle un déplacement massif : une partie de nos solitudes, de nos peurs, de nos chagrins, de nos obsessions et de nos petites hontes quotidiennes se déverse désormais dans une machine conversationnelle.
Pourquoi ?
Parce que la machine est là. Voilà sa force première. Elle est là quand les autres dorment, quand le médecin n’a pas de place, quand le psy coûte trop cher, quand les amis sont fatigués d’entendre la même histoire, quand la famille répond trop vite, quand les réseaux sociaux transforment la fragilité en spectacle. ChatGPT ne remplace pas le lien humain, mais il se glisse dans ses trous. Il devient le confident des heures creuses.
Il faut être honnête : cet usage n’est pas absurde. Beaucoup de gens ne cherchent pas forcément une thérapie. Ils cherchent d’abord à mettre de l’ordre dans leur tête. Comprendre pourquoi une phrase les a blessés. Écrire un message sans exploser. Distinguer une intuition d’une projection. Trouver les mots pour dire une rupture, une fatigue, une humiliation, une peur. Sur ce terrain-là, l’outil peut être utile. Il aide à clarifier. Il donne une forme à ce qui tournait en rond. Il transforme un magma intérieur en phrases à peu près respirables.
Mais c’est justement là que le danger commence. Car une machine qui répond bien peut donner l’illusion qu’elle comprend. Une machine qui rassure peut devenir addictive. Une machine qui reformule peut se faire passer, sans le vouloir, pour une présence. Or il y a une différence immense entre être écouté et être accompagné. Une différence entre recevoir une réponse et traverser un travail psychique. Une différence entre être calmé dix minutes et aller mieux durablement.
Le problème de ChatGPT utilisé comme psy, ce n’est pas qu’il soit forcément mauvais. C’est qu’il est trop disponible, trop patient, trop adaptable. Un humain résiste. Un bon thérapeute ne confirme pas tout. Il dérange parfois. Il oblige à revenir au réel. Il entend ce qui n’est pas dit. Il voit le corps, les silences, les ruptures de ton, les contradictions. ChatGPT, lui, travaille avec ce qu’on lui donne. Si on lui raconte une histoire fausse, il peut aider à la rendre plus cohérente. Si on l’utilise pour nourrir une obsession, il peut devenir le carburant de cette obsession. Si on lui demande de valider une vision délirante ou paranoïaque du monde, tout dépend de ses garde-fous, et ces garde-fous ne sont pas une relation thérapeutique.
Il ne faut donc pas rire trop vite de ceux qui se confient à l’IA. Ce serait facile, méprisant, et surtout idiot. Les gens ne parlent pas à ChatGPT parce qu’ils sont ridicules. Ils lui parlent parce qu’ils sont seuls, débordés, anxieux, ou simplement parce qu’ils n’ont pas trouvé mieux à ce moment-là. Le vrai sujet n’est pas la naïveté des utilisateurs. Le vrai sujet est une société où l’écoute humaine est devenue rare, chère, saturée, pressée. Quand une machine devient le premier refuge émotionnel de millions de personnes, ce n’est pas seulement une histoire de technologie. C’est un diagnostic social.
La France aime encore se raconter qu’elle est un pays de conversation. Mais où parle-t-on vraiment ? À la télévision, on s’interrompt. Sur les réseaux, on s’accuse. Dans les familles, on évite. Dans les entreprises, on performe. Entre amis, on plaisante pour ne pas alourdir. Alors l’intime cherche une sortie. Et l’IA, froide en apparence, devient paradoxalement l’endroit où l’on ose déposer ce qu’on n’ose plus dire ailleurs.
Il y a quelque chose de bouleversant là-dedans. Et quelque chose d’inquiétant. Bouleversant, parce qu’un outil peut parfois empêcher une solitude de devenir totalement muette. Inquiétant, parce qu’une société qui confie son mal-être à un logiciel avoue qu’elle ne sait plus très bien prendre soin de ses vivants.
ChatGPT peut aider à écrire, à penser, à déplier une émotion, à préparer une consultation, à formuler une douleur. Mais il ne doit pas devenir le dernier interlocuteur. Encore moins le seul. Il peut être une lampe de poche dans une nuit passagère. Il ne doit pas devenir la maison.
Le plus grand psy de France, alors ? Non. Le plus grand miroir, peut-être. Le plus grand confessionnal numérique, sûrement. Le plus grand symptôme d’un pays qui parle beaucoup mais écoute mal, très probablement.
