Pour un Européen du continent, cela paraît presque impossible. Et pourtant, l’Islande fait partie des rares pays d’Europe sans réseau ferroviaire public. Dire qu’elle est “le seul pays européen” sans train est un peu trop rapide : Malte, Chypre, Andorre ou Saint-Marin n’ont pas non plus de réseau ferroviaire voyageurs actif. Mais l’Islande reste le cas le plus frappant, parce qu’elle est grande, moderne, touristique, et qu’elle semble avoir tout pour devenir un décor de train mythique.
La raison principale est simple, presque brutale : l’Islande n’a jamais eu la densité humaine nécessaire pour justifier un vrai chemin de fer. Le pays est immense à l’échelle européenne, mais sa population reste faible et très concentrée autour de Reykjavik. Entre deux villes, il y a souvent de longues distances, peu d’habitants, des paysages volcaniques, des plateaux, des zones désertiques, des glaciers, des rivières puissantes, des vents violents, et parfois la sensation que la nature elle-même refuse toute ligne droite. Construire une voie ferrée dans ces conditions coûterait une fortune pour transporter relativement peu de monde. Le train adore la densité, la répétition, les flux quotidiens massifs. L’Islande, elle, offre l’inverse : de l’espace, du vide, des routes, des avions intérieurs, des bus, des voitures, et une population dispersée.
Il y a pourtant eu des trains en Islande. Pas des trains de voyageurs, pas un réseau national, mais de petites lignes industrielles. Au début du XXe siècle, une voie ferrée étroite a notamment servi à la construction du port de Reykjavik, entre 1913 et 1928. Plus récemment, une petite ligne temporaire a aussi été utilisée pendant le chantier hydroélectrique de Kárahnjúkar. Autrement dit, l’Islande n’est pas un pays où le train aurait été totalement inconnu. Il a existé comme outil de chantier, comme instrument ponctuel, jamais comme colonne vertébrale du territoire.
La genèse de cette absence se joue surtout au moment où l’Europe continentale s’équipe massivement. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, le train transforme les pays européens : il relie les capitales, les ports, les mines, les bassins industriels, les villes moyennes. Mais l’Islande ne possède pas les mêmes besoins. Elle n’a pas une révolution industrielle comparable à celle de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne ou de la Belgique. Elle n’a pas de grandes concentrations ouvrières à relier quotidiennement. Elle n’a pas de charbon à transporter depuis des bassins miniers vers des usines. Elle n’a pas non plus une grande armature urbaine intérieure. Quand le chemin de fer devient évident ailleurs, il reste en Islande un luxe coûteux, une idée séduisante mais difficile à défendre économiquement.
Puis arrive l’automobile. Et là, l’histoire se referme presque définitivement. Comme dans beaucoup de pays peu denses, la voiture devient la solution souple, individuelle, adaptée au territoire. On construit des routes, on améliore les liaisons, on développe les bus, puis l’avion intérieur pour certaines distances. L’Islande choisit la mobilité par la route et par les airs, pas par le rail. C’est moins romantique, mais c’est rationnel. Pour un pays de quelques centaines de milliers d’habitants, entretenir des centaines de kilomètres de rails, de gares, de signalisations, de tunnels et de ponts aurait longtemps été disproportionné.
Le climat et la géologie aggravent encore l’équation. L’Islande n’est pas seulement froide : elle est instable. C’est une île volcanique, traversée par des zones sismiques, marquée par des champs de lave, des tempêtes, des inondations glaciaires, des sols difficiles. Une route peut être réparée, déplacée, fermée, rouverte avec une certaine souplesse. Une voie ferrée exige une précision permanente. Le moindre affaissement, la moindre coulée, le moindre pont fragilisé, et tout le système est interrompu. Le train est une merveille quand le territoire coopère. L’Islande, elle, coopère rarement sans négocier durement.
Il y a aussi une raison culturelle. Le train façonne l’imaginaire européen : les gares, les départs, les quais, les romans, les paysages vus depuis une fenêtre. L’Islande, elle, s’est construite autrement. Son imaginaire du déplacement, c’est la route, le 4x4, le bus, le ferry, l’avion, la piste, la traversée d’un paysage presque lunaire. Le voyage islandais est horizontal, exposé, direct, parfois rude. Il ne passe pas par le confort régulier du wagon, mais par la confrontation avec la route et les éléments.
Cela ne signifie pas que l’idée du train a disparu. Des projets reviennent régulièrement, en particulier une liaison entre l’aéroport international de Keflavik et Reykjavik. L’idée est logique : c’est le trajet le plus évident, avec un flux de touristes important et une distance raisonnable. Un projet surnommé “Lava Express” a été évoqué : environ 49 kilomètres de ligne, dont une partie en tunnel, pour relier plus rapidement l’aéroport à la capitale. Mais là encore, le problème reste le même : coût colossal, financement incertain, rentabilité discutable, complexité géologique.
L’absence de train en Islande raconte donc moins un retard qu’un choix contraint. Le pays n’a pas “oublié” le rail. Il n’a simplement jamais rencontré les conditions qui rendent le rail indispensable : une forte population, des villes nombreuses, des flux quotidiens massifs, une industrie lourde historique, un territoire moins hostile. L’Islande est moderne, mais elle est moderne à sa manière. Elle n’a pas copié l’Europe ferroviaire parce qu’elle n’est pas l’Europe des plaines, des bassins miniers et des banlieues denses.
Au fond, c’est presque poétique : l’Islande est un pays sans train parce qu’elle est un pays où la ligne droite est une prétention humaine. Le rail impose une trajectoire. L’Islande impose le détour. Le train suppose que le territoire accepte d’être traversé avec régularité. L’Islande rappelle sans cesse que le sol bouge, que la lave existe, que le vent commande, que la distance n’est pas seulement une mesure mais une épreuve. Ce n’est pas un manque. C’est une singularité. Dans une Europe obsédée par la vitesse, l’Islande reste ce pays étrange où l’on peut aller très loin sans jamais monter dans un train.
