Politik

Giscard, Marlène Jobert et la camionnette du laitier, la folle rumeur sur un président qui aimait disparaître la nuit

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Une Ferrari empruntée à Roger Vadim, une actrice célèbre, un laitier furieux et un président de la République surpris au petit matin : en 1974, une histoire rocambolesque fait trembler les salons parisiens. Cinquante-deux ans plus tard, l’affaire reste un délicieux morceau de folklore politique français. Mais derrière la légende se cache une vérité plus complexe, faite de rumeurs, de secrets d’État et de démentis.

Il y a des histoires françaises qui semblent avoir été écrites par des scénaristes de comédies italiennes. Celle-ci possède absolument tout : un président de la République fraîchement élu, une ravissante actrice de cinéma, une voiture de sport, un réalisateur libertin, un laitier qui n’avait rien demandé et, pour couronner le tout, un accident automobile à une heure où les honnêtes gens dorment encore. Il ne manque que Louis de Funès pour que le tableau soit parfait.

Nous sommes en septembre 1974. Valéry Giscard d’Estaing, 48 ans, vient d’accéder à la présidence de la République. Il incarne la modernité, la jeunesse, la rupture avec le gaullisme vieillissant. Il joue de l’accordéon, s’invite à dîner chez les Français, affiche une décontraction savamment orchestrée. La France découvre un président qui entend dépoussiérer la fonction.

Mais le nouveau locataire de l’Élysée possède, dit-on, une autre passion que la politique : les femmes.

On le surnomme parfois « Valéry Folamour ». Derrière son allure de grand bourgeois impeccable, sa silhouette longiligne et son intelligence technocratique se cacherait un homme beaucoup plus romanesque qu’il n’y paraît. Un amateur de sorties nocturnes, de rencontres discrètes et d’escapades qui échappent volontiers au protocole présidentiel.

Et c’est précisément là que commence notre histoire.

Un matin de septembre, aux alentours de cinq heures, une voiture aurait percuté l’arrière de la camionnette d’un laitier quelque part dans Paris, selon la version devenue célèbre, à proximité de la place de l’Étoile.

Pas n’importe quelle voiture : une Ferrari que le réalisateur Roger Vadim aurait prêtée à un ami particulièrement prestigieux.

Pas n’importe quel conducteur non plus : Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française.

Et surtout, pas n’importe quelle passagère.

À ses côtés se serait trouvée Marlène Jobert, l’une des actrices les plus séduisantes et populaires du cinéma français.

Imaginez un instant la scène. Le président, peut-être encore un peu étourdi par une soirée prolongée, une Ferrari accidentée, un livreur de lait stupéfait et des policiers découvrant que le conducteur n’est autre que le chef de l’État.

Certaines versions ajoutent même un détail irrésistible : le laitier, furieux, aurait giflé Giscard avant de découvrir son identité.

La gifle présidentielle ! Il fallait l’inventer. Et justement, une bonne partie de cette histoire relève peut-être de l’invention.

Car il faut ici distinguer le récit devenu légendaire des faits réellement établis. Le 2 octobre 1974, Le Canard enchaîné évoque effectivement cette étrange escapade présidentielle. L’hebdomadaire satirique contribue à installer l’histoire dans l’imaginaire collectif, sans toutefois identifier Marlène Jobert comme passagère.

La rumeur prospère immédiatement. Giscard serait un président noctambule, insaisissable, capable de quitter discrètement son palais pour retrouver une existence presque ordinaire, loin des ministres, des conseillers et des obligations de sa fonction.

Des récits ultérieurs, notamment ceux rapportés par l’historien Jean Garrigues, reviennent sur cette affaire. Claude Pierre-Brossolette, ancien secrétaire général de l’Élysée, est également cité pour avoir évoqué la manière dont l’entourage présidentiel aurait rapidement contenu le scandale.

Mais un document contemporain mérite particulièrement notre attention.

Le 23 décembre 1974, le magazine américain Time publie un article consacré aux mystérieuses escapades nocturnes de Giscard. Et les journalistes américains constatent déjà que les versions de l’accident se contredisent presque entièrement.

Selon les témoins supposés, la voiture serait tantôt une Citroën noire, tantôt une Peugeot verte, tantôt une Maserati rouge. L’accident aurait eu lieu sur les Champs-Élysées ou en banlieue. Le président aurait été seul ou accompagné.

Plus embarrassant encore : personne ne parvient alors à retrouver le laitier, les témoins ou le véhicule.

L’Élysée dément formellement l’existence de l’accident.

Autrement dit, dès 1974, cette histoire ressemble davantage à une formidable rumeur politique qu’à un fait divers incontestablement documenté.
TIME+1

Reste Marlène Jobert. À l’époque, l’actrice est au sommet de sa popularité. Avec ses cheveux roux, ses taches de rousseur, son visage singulier et cette manière si personnelle de mêler fragilité, malice et sensualité, elle incarne une beauté française qui ne ressemble à aucune autre.

Elle a tourné avec Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Maurice Pialat. Elle est une véritable vedette, une personnalité que les Français reconnaissent immédiatement.

L’idée d’une liaison entre le jeune président et cette actrice irrésistible constitue donc un combustible idéal pour la presse et les conversations mondaines.

Sauf que Marlène Jobert a toujours démenti cette histoire.

Et elle ne s’est pas contentée d’un vague démenti diplomatique.

En 2014, à l’occasion de la publication de son autobiographie Les Baisers du soleil, elle revient sur cette vieille affaire dans un entretien accordé à Gala.

Elle qualifie la rumeur de « stupide » et précise n’avoir rencontré Valéry Giscard d’Estaing qu’une seule fois, en 1973, dans un restaurant en Tunisie.

Une seule fois ! Voilà qui réduit considérablement la probabilité d’une grande histoire d’amour clandestine.

L’actrice explique également que les racontars avaient été jusqu’à suggérer que ses jumelles pouvaient être les filles de Giscard. Une absurdité supplémentaire qu’elle affirme avoir accueillie sans véritable blessure.

Ce détail est important. Car si l’on peut sourire des mésaventures supposées d’un président, il serait injuste de transformer une actrice en maîtresse présidentielle contre son propre témoignage.

Marlène Jobert n’a jamais reconnu cette liaison. Aucune preuve publique décisive ne permet de l’établir.

Il serait donc malhonnête de présenter leur relation comme une certitude historique.

En revanche, les habitudes nocturnes de Giscard ont bel et bien intrigué ses contemporains.

Dès cette époque, Le Monde s’interroge sur les absences du chef de l’État. Il lui arrive de quitter le palais en laissant à ses collaborateurs une enveloppe scellée indiquant où le joindre.

La question dépasse alors largement les histoires de femmes.

En 1974, nous sommes en pleine guerre froide. Le président français détient l’autorité suprême sur la force de dissuasion nucléaire. Peut-il réellement disparaître pendant plusieurs heures sans que ses collaborateurs connaissent immédiatement sa destination ?

La légèreté apparente de ces escapades devient une question institutionnelle.

Le Canard enchaîné lui-même s’amuse de ce paradoxe : comment concilier la disponibilité permanente exigée du chef des armées avec les plaisirs d’une vie privée jalousement préservée ?

Cette interrogation paraît presque surréaliste aujourd’hui, à l’époque des téléphones portables, des dispositifs de sécurité permanents et des présidents suivis à chaque instant par des dizaines de collaborateurs.

Mais elle révèle surtout une autre France.

Une France dans laquelle la vie privée des responsables politiques bénéficiait d’une protection considérable. Une France où les journalistes connaissaient parfois les aventures sentimentales des dirigeants sans nécessairement les publier. Une France où la frontière entre information politique et indiscrétion mondaine semblait beaucoup plus étanche qu’aujourd’hui.

Giscard n’était évidemment pas le seul président à cultiver une existence personnelle indépendante de sa fonction.

François Mitterrand allait ensuite mener pendant des années une double vie familiale largement préservée de l’exposition médiatique. Jacques Chirac, lui aussi, allait acquérir une réputation de séducteur.

Mais Giscard présente une particularité fascinante : il voulait moderniser la présidence tout en conservant certains privilèges d’une monarchie républicaine.

Il souhaitait apparaître comme un Français parmi les autres, mais demeurait un homme de secrets.
Il voulait descendre de son piédestal sans nécessairement renoncer aux libertés de son rang.
Il voulait être proche du peuple tout en préservant une existence intime inaccessible à ce même peuple. C’est peut-être cette contradiction qui rend l’histoire de la camionnette du laitier si savoureuse.

Car, au fond, que raconte cette légende urbaine ? Un président qui prétend incarner une nouvelle époque, mais qui se retrouve symboliquement rattrapé par la réalité la plus prosaïque qui soit : un homme livrant du lait à l’aube.

D’un côté, les dorures de l’Élysée, les Ferrari, Roger Vadim, le cinéma, les soirées parisiennes et les fantasmes de la haute société.cDe l’autre, un travailleur qui se lève à quatre heures du matin pour gagner sa vie.

Deux France qui se percutent littéralement. Et si le laitier avait véritablement giflé le président, nous tiendrions là une scène d’une puissance comique et sociale absolument extraordinaire.

Le petit peuple donnant une claque au pouvoir suprême, avant même de savoir à qui il s’adresse.

On comprend pourquoi cette histoire a traversé les décennies. Elle est presque trop belle pour être vraie. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut s’en méfier.

En 2009, Giscard publiera La Princesse et le Président, roman mettant en scène une histoire sentimentale entre un président français et une princesse britannique. Beaucoup y verront une allusion à Diana, sans qu’une liaison réelle entre l’ancien président et la princesse ait jamais été établie.

L’homme avait manifestement compris que le mystère pouvait aussi nourrir sa propre légende.

L’affaire du laitier appartient à cette zone trouble où la politique, le désir, la presse et l’imagination collective se rencontrent.

Nous ne saurons peut-être jamais ce qui s’est exactement passé cette nuit-là, ni même si l’accident a réellement eu lieu sous la forme racontée.

Mais nous savons une chose : Marlène Jobert a démenti, l’Élysée a démenti, et les versions de l’histoire se contredisent depuis plus d’un demi-siècle.

Ce qui n’empêche pas cette anecdote d’être devenue l’une des plus célèbres petites histoires de la Ve République.

Il faut reconnaître que l’image est irrésistible. Un président de la République, une Ferrari, une actrice et un laitier. La France des années 1970 dans toute sa splendeur.

Et cette question, finalement, qui demeure : Valéry Giscard d’Estaing a-t-il vraiment embouti une camionnette de laitier, ou la France s’est-elle inventé le plus formidable vaudeville présidentiel de son histoire ?

Personnellement, je trouve la seconde hypothèse presque aussi fascinante que la première.

Parce qu’une République capable d’inventer une pareille histoire sur son président possède, malgré tout, un formidable sens de la comédie.

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