Mais trois ans après, raconter le 7 octobre impose aussi de raconter ce qui est venu après. Car cette journée terrible est devenue le point de départ d’une autre tragédie, gigantesque elle aussi, celle de Gaza. La guerre menée par Israël en réponse à l’attaque a ravagé une grande partie de l’enclave palestinienne. En ce 7 octobre 2026, le bilan communiqué par les autorités sanitaires de Gaza dépasse les 74 000 morts, tandis qu’une immense partie de la population vit toujours déplacée, dans des conditions extrêmement précaires. Les destructions sont telles que la reconstruction, presque trois ans après le début de la guerre, demeure à peine engagée.
Entre-temps, il y a eu des négociations, des libérations d’otages, des échanges de prisonniers, des offensives, des trêves rompues et finalement un cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre 2025. Celui-ci a permis le retour des derniers otages israéliens et des dépouilles encore détenues à Gaza. Mais des dizaines d’otages sont morts pendant leur captivité, et ceux qui ont survécu racontent aujourd’hui combien cette expérience a bouleversé définitivement leur existence. Le cessez-le-feu, lui, n’a pas ramené une véritable paix : des frappes et des opérations israéliennes se poursuivent, le Hamas n’a pas été désarmé et Israël contrôle toujours une grande partie du territoire de Gaza.
Que reste-t-il donc, trois ans après ?
D’abord des absents.
Il reste des familles israéliennes qui ne retrouveront jamais ceux qui ont été assassinés le 7 octobre. Des survivants qui portent des blessures physiques ou psychologiques dont on ne guérit pas simplement parce que les années passent. Des parents qui ont attendu pendant des mois ou des années le retour d’un fils, d’une fille, d’un conjoint. À Reim, à Kfar Aza, à Be’eri et ailleurs, les cérémonies organisées ce 7 octobre 2026 montrent combien cette journée continue de vivre dans la société israélienne comme une blessure ouverte.
Et il reste à Gaza une autre immensité de morts, de mutilés, d’orphelins, de familles dispersées et de maisons qui n’existent plus. Des Palestiniens ont passé trois années à être déplacés d’un endroit à un autre, parfois plusieurs fois. Selon l’ONU, plus de 1,9 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur de Gaza au cours du conflit et environ 60 % de la population a perdu son logement. Même aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes continuent de vivre dans des camps ou des bâtiments dangereux, tandis que l’accès à l’eau, à la nourriture et aux infrastructures essentielles reste profondément dégradé.
Alors peut-être faudrait-il, trois ans après, se libérer enfin d’une absurdité qui a empoisonné une partie du débat depuis le premier jour : l’idée qu’il faudrait choisir les victimes auxquelles nous avons le droit de compatir.
Pleurer les morts israéliens du 7 octobre n’enlève rien à la souffrance d’un enfant palestinien enseveli sous les décombres. Être bouleversé par les destructions de Gaza n’efface en rien l’horreur de ce qui s’est produit à Nova ou dans les kibboutz. Reconnaître la terreur vécue par les Israéliens ne revient pas à approuver chacune des décisions prises par leur gouvernement. Critiquer la conduite de la guerre par le gouvernement israélien ne revient pas davantage à justifier le Hamas, et ne devrait jamais se transformer en haine des Juifs.
Tout cela devrait être évident.
Cela ne l’a malheureusement pas toujours été.
Pendant trois ans, le monde a regardé ce conflit à travers les images, les réseaux sociaux, les manifestations, les slogans et les indignations successives. Chacun s’est retrouvé sommé de choisir son camp. Il fallait parfois être « pour Israël » ou « pour la Palestine », comme s’il s’agissait d’un match de football et non de millions d’êtres humains pris dans une tragédie historique. La nuance elle-même est devenue suspecte. Dire que le 7 octobre fut une atrocité pouvait vous ranger dans un camp. Dire que Gaza avait subi une catastrophe humanitaire pouvait vous envoyer dans l’autre.
Cette mécanique est désastreuse parce qu’elle fait exactement disparaître ce que nous devrions regarder en premier : les êtres humains.
Un père israélien devant la photographie de son enfant assassiné n’est pas un gouvernement. Une mère palestinienne tenant son enfant dans les ruines n’est pas le Hamas. Un enfant ne porte pas la responsabilité des dirigeants sous lesquels il est né. Les civils ne devraient jamais devenir la monnaie avec laquelle se règlent les comptes de l’Histoire.
Trois ans après, il reste aussi une question immense : qu’a réellement produit toute cette violence ?
Le Hamas a provoqué le 7 octobre l’un des traumatismes les plus profonds de l’histoire d’Israël. La réponse militaire israélienne a profondément détruit Gaza. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 a mis fin aux combats de grande ampleur, mais il n’a réglé ni la question politique palestinienne, ni celle de la sécurité d’Israël, ni celle de l’avenir de Gaza. La reconstruction reste embryonnaire, plus de 1,2 million de Gazaouis sont encore confrontés à une insécurité alimentaire aiguë et aucun règlement politique durable n’est réellement installé.
On peut continuer à additionner les morts, les missiles, les représailles et les raisons de se haïr. On peut transmettre aux enfants les colères des parents et aux générations suivantes la dette de vengeance de celles qui les ont précédées. Le Proche-Orient sait malheureusement depuis longtemps où mène cette mécanique.
Ou l’on peut essayer de conserver une idée extrêmement simple, presque dérisoire au milieu de tant de violence : la vie d’un civil israélien et celle d’un civil palestinien n’ont pas besoin d’être mises en concurrence.
Ce 7 octobre 2026, le secrétaire général des Nations unies a résumé cette nécessité en rappelant à la fois que rien ne pouvait justifier les atrocités du 7 octobre et que les souffrances infligées depuis aux Palestiniens de Gaza devaient elles aussi prendre fin. Il appelle désormais à rendre permanent le cessez-le-feu, à permettre l’entrée de l’aide humanitaire à grande échelle, à respecter le droit international et à construire enfin une voie politique permettant aux Israéliens et aux Palestiniens de vivre côte à côte dans la sécurité et la dignité.
Trois ans après, ce sont peut-être les mots les plus difficiles à prononcer parce qu’ils paraissent presque naïfs : paix, coexistence, humanité.
Et pourtant, quelles autres solutions reste-t-il ?
Le 7 octobre 2023 ne doit jamais être oublié. Les visages de ceux qui ont été assassinés ce jour-là ne doivent pas disparaître derrière les statistiques et les batailles politiques. Mais les dizaines de milliers de morts palestiniens qui ont suivi ne doivent pas davantage devenir une masse anonyme que l’on accepterait comme une conséquence inévitable de l’Histoire.
Se souvenir ne devrait jamais consister à décider quelles larmes valent davantage que les autres.
Trois ans après le 7 octobre, la seule véritable victoire serait peut-être qu’un jour, enfin, les enfants israéliens et palestiniens n’aient plus à hériter des morts de leurs parents.





