Car la maigreur extrême revient. Pas la minceur naturelle, qu’il serait évidemment aussi absurde de stigmatiser que n’importe quelle autre morphologie. Ce qui revient, c’est autre chose : l’idée qu’un corps féminin désirable devrait à nouveau être toujours plus étroit, plus sec, plus petit, presque débarrassé de sa chair.
Les chiffres sont particulièrement éloquents. Pour les collections automne-hiver 2026 analysées par Vogue Business, 97,6 % des 7 817 silhouettes présentées dans 182 défilés correspondaient aux tailles les plus fines de leur classification. Les mannequins plus-size n’en représentaient que 0,3 %. Trois ans auparavant, la proportion de mannequins aux tailles intermédiaires était supérieure et, déjà très faible, la représentation plus-size était deux fois plus élevée.
Autrement dit, malgré tous les discours des années précédentes sur l’inclusivité, la diversité des corps n’a jamais vraiment été installée. Elle semble avoir été une parenthèse. Une tendance parmi les autres. Et c’est précisément ce qui devrait nous inquiéter : un corps humain ne devrait jamais être une tendance.
Plusieurs phénomènes se rencontrent aujourd’hui. Le retour de l’esthétique des années 2000, les algorithmes des réseaux sociaux, la multiplication des contenus consacrés à la perte de poids et l’arrivée des médicaments GLP-1 dans la culture populaire ont profondément modifié notre regard collectif sur les corps. Des professionnels de la mode interrogés ces dernières années décrivent eux-mêmes un retour spectaculaire des silhouettes ultrafines et la disparition progressive des mannequins plus-size des castings.
Il faut évidemment être précis : des médicaments comme les GLP-1 sont de véritables traitements médicaux et peuvent être extrêmement utiles lorsqu’ils sont prescrits à des patients qui en ont besoin. Le problème n’est pas le médicament. Le problème apparaît lorsqu’une révolution médicale devient une injonction esthétique et qu’une société commence à considérer toute perte de poids comme une réussite en soi.
Et derrière les podiums se trouve surtout une génération entière qui regarde.
Une adolescente de quinze ans ne voit pas simplement une robe lorsqu’elle regarde un défilé, une campagne ou une influenceuse. Elle voit aussi le corps que notre société semble applaudir. Et lorsqu’une industrie répète des milliers de fois le même physique, elle finit par envoyer un message très simple : voilà à quoi il faudrait ressembler.
C’est là que la mode a une responsabilité immense.
Elle ne provoque évidemment pas à elle seule les troubles alimentaires, qui sont des pathologies complexes aux causes multiples. Mais elle peut participer à la construction d’un environnement où la restriction, l’obsession du poids et l’insatisfaction corporelle deviennent banalement désirables.
Le plus désolant est que nous pensions avoir progressé.
On avait commencé à voir des femmes grandes, petites, rondes, musclées, âgées, atypiques. On avait enfin compris une évidence : un vêtement n’est pas seulement beau lorsqu’il est porté sur un corps de taille 34. La beauté humaine n’a jamais eu de taille standard.
Et voilà que l’industrie recommence doucement à effacer cette diversité.
Il faut donc le dire clairement : ce retour en arrière doit être dénoncé.
Pas en inventant un nouveau diktat qui condamnerait les personnes minces. Une femme naturellement très mince n’a pas davantage à s’excuser de son corps qu’une femme ronde. La bataille à mener n’est pas une bataille entre les corps. Elle est exactement l’inverse : elle consiste à refuser qu’un seul corps devienne la norme à laquelle tous les autres devraient se conformer.
La mode possède un pouvoir extraordinaire. Elle peut libérer, provoquer, inventer, rendre visible ce que la société refusait jusque-là de regarder. Elle l’a prouvé des centaines de fois.
Alors pourquoi revenir à un imaginaire aussi pauvre ?
Un podium devrait pouvoir accueillir une femme de 50 kilos comme une femme de 90 kilos, un corps jeune comme un corps vieillissant, des formes, des muscles, des ventres, des hanches, des seins différents. Non par charité. Non pour remplir un quota. Mais parce que l’humanité est ainsi faite.
La diversité n’est pas une campagne de communication que l’on abandonne lorsqu’elle n’est plus à la mode.
Elle devrait être la réalité.
Il serait dramatique que l’histoire de la mode des années 2020 se résume finalement à ceci : pendant quelques années, l’industrie a prétendu accepter tous les corps, avant de décider que la maigreur était redevenue plus rentable.
Nos corps ne sont pas des tendances saisonnières.
Et il serait temps que la mode s’en souvienne.





