Nous avons oublié nos étudiants. Nous leur demandons de réussir leurs études, de préparer l’avenir du pays, d’être mobiles, autonomes, responsables, performants, engagés… avec parfois trois euros cinquante au fond de la poche et un loyer parisien capable de provoquer une crise cardiaque à un banquier suisse.
Étudier devient un luxe. Se loger devient une compétition. Se nourrir correctement devient un calcul. Prendre le train devient parfois un investissement. Posséder une voiture est coûteux, ne pas en posséder peut vous condamner dès que vous habitez loin d’une grande ville. Se chauffer, s’assurer, se déplacer, louer, acheter : tout semble désormais accompagné de son petit coup de massue financier.
On nous explique que la France protège beaucoup. C’est vrai. On oublie simplement de préciser qu’elle prélève aussi beaucoup, réglemente énormément et donne parfois au citoyen l’impression extraordinaire de payer toujours davantage pour constater que l’hôpital souffre, que l’école souffre, que la justice manque de moyens, que les transports grincent et que les services publics ferment à mesure que les formulaires administratifs se multiplient.
Nous sommes devenus un pays où vivre normalement ressemble parfois à une épreuve de gestion.
Et pendant que cette France-là compte ses euros, ses tickets de métro, ses courses et ses fins de mois, la politique continue son petit théâtre.
L’extrême droite est désormais aux portes du pouvoir. Pas une extrême droite lavée de toute histoire, devenue miraculeusement raisonnable à force de passages sur les plateaux de télévision. Une extrême droite qui traîne encore derrière elle suffisamment de casseroles, de déclarations douteuses, de contradictions et de vieux réflexes primaires pour remplir une batterie de cuisine.
Mais elle progresse.
Et si elle progresse, il serait trop facile de considérer que des millions de Français seraient soudainement devenus idiots ou fascistes. Elle progresse aussi parce que ceux qui ont gouverné ont méthodiquement fabriqué du désespoir, du ressentiment et l’impression qu’on ne les écoute plus.
Quand les partis traditionnels ne donnent plus d’espoir, les électeurs finissent par essayer ceux qui leur promettent de renverser la table.
C’est aussi simple — et aussi dangereux — que cela.
Et puis arrive le sommet de l’humiliation nationale : Donald Trump peut désormais se permettre de commenter nos problèmes.
Donald Trump.
Nous en sommes donc là.
Le président américain peut regarder la France, caricaturer nos crises, ramener nos colères à ses propres obsessions, distribuer quelques clichés sur l’Europe et l’immigration et nous expliquer presque comment tenir notre maison.
On pourrait en rire si cela n’était pas aussi révélateur.
Car pour que quelqu’un puisse se moquer de vous avec autant d’assurance, encore faut-il lui avoir offert le spectacle.
Et quel spectacle nous donnons.
Un pays parmi les plus riches du monde dont une partie de la jeunesse doute de son avenir. Un pays qui adore proclamer que l’éducation est sa priorité mais dont les élèves descendent dans la rue pour réclamer des professeurs, des moyens et simplement le sentiment d’être entendus. Un pays qui prélève énormément mais donne à beaucoup de ses citoyens l’impression de recevoir toujours moins. Un pays obsédé par 2027 alors que 2026 n’est même pas terminé.
Nous discutons déjà du prochain président pendant que les gamins nous disent que quelque chose ne va plus.
Écoutons-les.
Cela éviterait peut-être de découvrir dans quelques années que leur colère n’était pas un caprice de jeunesse mais le premier symptôme d’un pays qui ne savait plus très bien où il allait.
La France n’est pas foutue. Je refuse cette facilité-là aussi.
Mais elle est fatiguée, chère, inquiète, bureaucratique, fracturée et terriblement mauvaise pour regarder ses problèmes en face.
Nous avons encore des chercheurs, des artistes, des entrepreneurs, des enseignants, des médecins, des ouvriers, des étudiants, des ingénieurs et des millions de gens qui se lèvent chaque matin pour faire tourner ce pays.
Ils méritent mieux que les petites phrases, les guerres de partis et les promesses recyclées tous les cinq ans.
Et surtout, ils méritent mieux que cette situation presque surréaliste où Donald Trump peut regarder la France et nous donner des leçons.
Là, quand même, notre amour-propre national devrait commencer à se réveiller.





