Second film de Pasolini après Accatone, Mama Roma représente un drame déchirant qui touche le parcours d’une femme qui veut s’affranchir et élever son grand fils dans la dignité, sur fond de néoréalisme italien.
Mama Roma est une prostituée ayant atteint l’âge de la maturité mais la gouaille en jeunesse. L’homme qui fut si cher à son cœur et digne exploiteur proxo décide de la quitter et se marier avec une paysanne. Mama Roma décide de s’émanciper et reprendre sa liberté. Désormais, elle sera maraichère. Elle met toute ses forces dans l’avenir à élever son fils Ettore qu’elle n’a jamais connu et qui fut éduqué dans un pensionnat depuis qu’il est né. Elle décide de s’installer dans un appartement tout neuf d’un nouveau quartier de Rome et commencer avec son fils Ettore âgé de 16 ans une nouvelle vie. Seulement son julot continue à vouloir lui soutirer les ronds de sa liberté recouvrée et son fiston fréquente les voyous du quartier.
Anna Magnani en Mama Roma est époustouflante de vie et habite en chair et en os les moindres parcelles de son personnage.
Fort heureusement pour le public, contrairement à la Callas dans Médée qui non seulement était presque muette et ne donnait pas de la voix dans des jeux de gorge profonde, Mama Roma prolétaire du pavé s’en donne à cœur joie de chanter sur tous les tons et à toutes les occasions.
Le film s’ouvre sur le mariage de son ex amant souteneur et une joute lyrique et fleurie s’engage entre plusieurs femmes dont Carmine la mariée et Mama Roma. Relisez votre dictionnaire des synonymes à la page fleur de cactus !
Mama Roma : « Fleur de jonquille, moi quand je chante, c’est avec allégresse. Mais si je devais tout dire je gâcherais cette fête. »
Carmine : « Fleur de lavande, tu ris, tu chantes, tu joues à la sainte dame. Mais au fond de ton cœur la colère gronde. »
Mama Roma : « Fleur au cœur tendre, tiens ta langue en présence d’une innocente. Il vaut mieux ne rien voir et ne rien entendre. »
Clémentina : « Fleur de crocus, une femme était folle de ces moustaches-là et maintenant qu’elle les a perdues, elle n’en dort plus. »
Mama Roma : « Fleur de mes miches, je me suis débarrassée d’un boulet et c’est le tour d’une autre de faire la boniche. »
Que d’émotions en si peu de dialogues chantés pour nous mettre dans le bain de la nouvelle situation de Mama Roma ex fleur du trottoir émancipée. Elle a troqué ses attributs féminins à vendre son corps contre un stand sur le marché à vendre des figues, figures du sexe féminin par excellence.
Interlude musical et humour de raison, l’amour toujours entre un mecton, ex kinésithérapeute racolé à la scène et à la chanson par un Boris Vian encourageant. In « La moule (la marchande de poissons » selon ce cher Ricet Barrier, extraits…..
« A la moule, ah la moule, elle est belle, elle est fraîche, ma moule ! »
« Ooooh ça me tue. Le jour j’en rêve. La nuit j’en crève. Elle me rend fou. Je n’en peux plus. »
La vision que donne Pasolini en personne de sa Mama Roma ne peut nous laisser indifférent. « De l’air de défi d’Anna peut naître n’importe quoi : mais ce qu’on attends toujours en tout cas, c’est qu’elle chante. (…) Elle ne peut pas s’exprimer qu’en chantant parce que ce qu’elle a à exprimer est une chose distincte et entière : la pure vie, la sienne et celles des générations de femmes romaines qui ont été au monde avant elle. »
Ce chant est comme un conditionnement nécessaire à sa libération de la maman et la putain qui sommeillent en elle dans une autre vie. La lupa, la louve mais aussi dans l’antiquité la prostituée. Une louve qui veut défendre son fils avec les crocs et mordre ceux, les petits voyous en meutes qui veulent le lui prendre. Pasolini les chérie ces petits voyous qu’il a côtoyés lors de sa venue à Rome en 1950. Il éprouve des affinités électives très fortes pour ces réprouvés de la société qui vivent en marge pour se tailler la part du loup. Le fils veut devenir le chef de la meute sans en connaitre les codes. Lui le campagnard ignare persuadé de vouloir s’en sortir avec ses seules forces et sa volonté s’en prend plein les ratiches. Mama Roma prête à se sacrifier, s’accroche à l’idée que par son éducation, son fils s’élèvera dans l’échelle sociale. « Je ne l’ai pas élevé pour qu’il devienne manœuvre ».
Pasolini fils de militaire et d’une mère institutrice qui fut lui-même instituteur durant le régime fasciste de Mussolini pour entrer en résistance avec les jeunes désœuvrés, se révolte contre une société qui se fiche pertinemment d’éduquer une jeunesse pour qu’elle vole de ses propres ailes.
« Surveiller et punir » à la Foucault ou selon les travaux de David Cooper militant de l’antipsychiatrie, la société résout ses problèmes de délinquance en broyant ses enfants des rues. Le sort destiné à Ettore le fils de Mama Roma est de rompre son attachement sommaire à sa mère qu’il n’a pour ainsi dire jamais connu pour se vivre dans la mort d’un système carcéral qui n’accepte aucune liberté d’attitude rebelle à son égard.
Autre personnage important dans son film, dont la caméra du poète maudit s’amuse à dresser les ombres. Les nouveaux quartiers de Rome se bâtissent à l’ombre des terrains vagues et des vestiges du passé romain. Les gamins et gamines ados s’approprient ce nouveau terrain de jeu sur son dos vouté.
Mama Roma en verve d’un Pasolini au cœur de ses préoccupations sociales autour des années 60 à Rome, nous conte l’histoire de gens tout simplement englués dans leur condition qui ne peuvent s’émanciper que par l’éducation, que la société leur a renier à tout jamais pour les contrôler et les exploiter.
Mama Roma représente aussi la figure de la prostituée des quartiers déshérités de Rome qui érige sa pomme à sauver son fils. A travers elle, toutes les générations de romaines que Pasolini aime tant et défend dans ses films, se dresse aussi l’image de la femme qui veut s’émanciper d’un système patriarcal qui broie les femmes dans leurs tripes et leurs aspirations à vivre en femmes libres.
Merci encore monsieur Pasolini pour ce portrait d’une femme qui veut devenir libre et l’exprime avec sa gouaille contagieuse qui nous fait vibrer avec elle de l’accompagner et la soutenir.
A vous de voir ou de revoir en version restaurée Mama Roma de Pier Paolo Pasolini.
Pour information, la Cinémathèque de Paname consacre une rétrospective Pasolini entre le 16 octobre et le 1er décembre ainsi qu’une exposition à ne pas rater « Pasolini Roma » du 16 octobre au 1er décembre 2013.
Mama Roma de Pier Paolo Pasolini, 1962, version restaurée, 108 minutes, noir et blanc, version originale sous-titrée, distribué par Carlotta films, sortie le 16 octobre 2013



