Un saint qui nous ressemble, pas " politiquement correct " pour un euros par rapport aux autres représentants du culte, mais plutôt un saint à la don Camillo avec des défauts, un franc-parler, des coups de gueule, un personnage tout sauf lisse, qui n’est jamais rentré dans les ordres au-delà d’une certaine limite. Et si l’abbé Pierre était le dernier homme libre ?
Que l’on soit croyant ou incroyant, on ne peut pas être insensible au destin hors pair du jeune Henry Grouès devenu Abbé Pierre et né à Lyon en 1912. On a beaucoup écrit sur lui, on a fait des films, on l’a vu à la télé des centaines de fois, on l’a traîné dans la boue car il n’a jamais renié ses amis ce qui ne l’a jamais empêché contre vent et marais (normal pour ce rêveur qui se voyait marin) de demeurer le Français préféré de tout une nation depuis des décennies, une bannière. Le mieux encore c’est de le lire lui, sa voix inimitable, ce phrasé reconnaissable entre mille est un hymne à la sagesse et à l’action.
Sa vie entière est faite d’heures d’amour selon les propres mots de ce fin lettré, et l’on feuillette ces carnets intimes inédits avec une légèreté non-feinte, passant d’une bribe à l’autre du puzzle de ce trouble-fête gouailleur. Sans détour il raconte une folle passion chaste pour un jeune homme à la voix de soprano dans son adolescence qui le brisa car elle n’était pas réciproque et l’on est pétri de respect, l’amour, toujours l’amour comme un leitmotiv.
Chaque paragraphe de ce livre a son lot d’anecdotes, jamais gratuites, et on suit le cheminement de cet homme médiatique que l’on croit si bien connaître et dont on ignore tant ; ses doutes, ses fêlures ses joies y sont avouées avec une belle sincérité, sans autre exercice de style que celui écrit par le temps, le plus grand des littérateurs.
Ce journal intime épuré et mis en scène avec tact de manière chronologique offre toute la genèse de l’aventure d’Emmaüs, de ses débuts précaires à la réussite exemplaire de cette communauté qui , au contraire d’autres, est ouverte vers les autres. Ces carnets ne sont pas ceux d’un mégalo et encore moins d’un narcissique mais plutôt d’un artisan, d’un ouvrier du bien. " Aller vers l’autre est une rencontre vers Dieu " dit-il mais chez lui on comprend bien que ce Dieu-là est amour, bien au-delà de tout prosélytisme pour une Eglise, Dieu est le meilleur alibi de Pierre qui aurait pu être marin ou brigand, mais alors un corsaire qui aurait détroussé les riches pour aider les pauvres, sans nul doute ! ! !
