Interview Nancel Dukers
Au Mague nous avons toujours fait la part belle aux photographes et dans cette catégorie-là Nancel Dukers a un profil intéressant, original et sociologiquement très pertinent qui nous ravit. Voilà donc un entretien avec un oeil qui sort des sentiers battus, et c’est tant mieux.
Il n’en fallait pas moins pour exciter la curiosité intellectuelle de notre charmante Cali Rise.
Rencontre avec un photographe industriel... pour aller directement au 7 ème ciel.. des sens !
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Bonjour, Nancel Dukers. Pourquoi m’avoir contactée alors que vous auriez pu vous adresser à un autre chroniqueur du Mague ?
C’est la tournure de vos questions qui m’a attiré, et puis vous aviez l’air intéressée par la photographie.
Vous êtes un photographe qui fréquentez de drôles de lieux : des magasins d’échelles, des boucheries en gros... Pourquoi ?
Ce sont des lieux de Travail : ils paraissent curieux parce qu’étant des lieux privés, ils sont peu visités, filmés, photographiés... De la petite fonderie régionale centenaire aux salles blanches des laboratoires pharmaceutiques ; pour un photographe, c’est une véritable bibliothèque de visuels.
Chaque métier à ses rituels, ses tenues, ses gestes, ses travailleurs...une vrai collection !
L’industrie, dans son architecture, ses process industriels, est pour moi, une réelle fascination depuis toujours. La photo est un excellent prétexte pour satisfaire cette curiosité.
Les usines sont parfois des sites sensibles où les problèmes de sécurité peuvent être à l’origine d’interdiction ... Je commence à bien connaître les codes de sécurité, un atout important pour obtenir des autorisations.
Tout responsable de site industriel devrait constituer une banque d’images des employés et des outils de production, c’est un patrimoine unique et éphémère.
La photographie permet de jeter un regard nouveau, de faire un arrêt sur image dans l’histoire de l’entreprise.
La photographie peut aider à se découvrir autrement : j’ai quelquefois entendu des « mais c’est pas beau, c’est pas intéressant... » : une idée absolument fausse de leur propre univers. Pourtant même dans les cas les plus difficiles certaines de mes photos ont servi à des opérations de communication (trombinoscope, calendrier, journaux interne, coffret cadeaux...).
Ensuite, il y a les hommes et les femmes : à chaque fois c’est une surprise et une bonne surprise. La plupart sont fiers de leur travail et de leur entreprise. Ils aiment raconter ce qu’ils font. Une fois l’appréhension de l’objectif passée et si je sais écouter, c’est eux qui me disent quoi prendre en photo, pourquoi et comment.
J’ai rencontré bien plus de sourires et de bonne volonté que de morosité et de plaintes.
Le fait de réaliser des portraits, véritable carte d’identité de l’entreprise, crée un lien au-delà de toute considération de hiérarchie et cristallise la notion d’équipe.
J’ai remarqué que la photographie générait un dialogue plutôt rassembleur, car toujours vécu sur un registre de gaîté.
La fréquentation des lieux de production est aussi une manière de me rapprocher du monde du travail. Un moyen d’intégrer et de participer à cette universelle activité humaine. Je travaille seul et je dois inventer ma propre activité d’où cette posture ... cela pourrait être une explication !
J’ai le souvenir d’un très spectaculaire moment passé dans la boucherie industrielle :
la découpe d’une demie carcasse de veau pendue à son crochet. Dans une chambre froide, un éclairage « anti-insectes » bleu vert. L’homme avait 30 ans de métier, habillé de blanc, des bottes de caoutchouc jusqu’au bonnet, tablier et gants en maille d’acier et armé d’un couteau affûté. Toute la gestuelle autour de cette carcasse pour en venir à bout, était un Ballet, une véritable chorégraphie contemporaine...fascinant !
Vos photos sont pour la plupart retravaillées... Quel logiciel utilisez-vous ?
Est-ce pour cela que vous vous définissez comme un photographe industriel ?
Un logiciel que je connais depuis ses débuts Photoshop, génial et puissant outil de retouche. Aujourd’hui rien n’est impossible, la limite et plutôt notre capacité à inventer.
Mais je suis persuadé que l’on peut considérer que depuis toujours les photos sont retravaillées (recadrées, contrastées...).
Avant tout, photographe-industriel.info est le nom de domaine de mon site internet, c’est lié à des notions de référencement sur le web.
Photographe industriel, pourquoi pas, ça me plait, j’y vois un mélange d’anthropologie, de sociologie et d’histoire. J’aime profondément cette univers, j’aime les bruits et les odeurs qui y sont associés. J’aime découvrir ses Machines qui réalisent notre quotidien.
Qu’évoquent pour vous les noms de Robert Doisneau, Jeanloup Sieff ou Duane Michals ?
.... Il y a des personnes bien plus averties qui vous raconterons des choses pertinentes à leur sujet... Je les vois comme des « observateurs sans mots » de notre monde.
L’exotisme est important à vos yeux ? Quel sens donnez-vous à ce mot, car si j’en juge par vos photos, il est inutile pour vous de partir à Petra ou en Ecosse pour nous en faire part.
Merci, je le prends comme un compliment.
J’ai envie de raconter des histoires, de proposer un regard sur ce qui m’entoure.
Et la photographie est un support efficace. Si mes photos donnent cette impression d’exotisme c’est parfait !!
Je suis pourtant loin de l’imagerie publicitaire lissée et propre ; comme quoi, la réalité simple, dépouillée et imparfaite revêt de vrais caractères esthétiques et oniriques.
Est-ce qu’il faut avoir obligatoirement une gueule pour figurer dans votre galerie de portraits ?
Oui, bien sûr, mais sa gueule à soi et avoir envie de me la prêter.
6 milliards d’Hommes = 6 milliards de clichés différents ; le visage est un champ d’investigation insondable et éternel. Visage = image
Depuis quand titillez-vous le bouton ?
2 ans
Comment obtenez-vous des contrats auprès des agences de pub ?
C’est difficile, Je passe beaucoup de temps à faire des propositions à inventer des visuels et à prospecter.
Vous exposez actuellement dans un vieux moulin à Rouen. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?
J’ai découvert ce lieu il y a 2 ans, un moulin de 4 étages, 4 plateaux de + de 100 m2 vides, dans une impasse, les pieds dans l’eau, parking, jardin arboré avec lapins, abeilles et poules, à 2 pas du centre ville : superbe.
Le plus vieux moulin de Rouen. Un espace de travail dont je rêvais depuis longtemps, ou il y avait tout à faire. J’y expose pour la première fois, quelques-unes de mes photos, j’aimerais y attirer d’autres artistes ainsi que les pouvoirs publics locaux. C’est un lieu magnifique qui a un vrai potentiel.
Nancel Dukers, il est temps de nous séparer... Je vous laisse le mot de la fin...
J’ai plein d’autres projets, et espère pouvoir revenir vous voir avec de nouvelles réalisations.
Merci pour vous être intéressée à mon travail, et bravo à l’initiative lemague.net
