Le Québec constitue évidemment le cas le plus spectaculaire. Là-bas, la langue n’est pas seulement une affaire de littérature ou de patrimoine : elle est organisée, réglementée, surveillée et défendue dans la vie quotidienne. La Charte de la langue française impose aux entreprises de pouvoir informer et servir leur clientèle en français. Depuis le 1er juin 2025, les règles concernant l’affichage commercial ont encore été renforcées : lorsqu’une marque étrangère apparaît sur une devanture, le français doit, dans de nombreux cas, occuper une place nettement prédominante dans l’ensemble de l’affichage. Les entreprises employant au moins 25 personnes doivent également s’inscrire dans une démarche officielle de francisation.
Le fameux PFK québécois, pour « Poulet Frit Kentucky », est devenu à lui seul un symbole de cette volonté de francisation face au KFC connu dans le reste du monde. Il ne faut cependant pas raconter que toutes les marques étrangères sont obligatoirement traduites : ce n’est pas le cas. Une marque enregistrée peut rester dans une autre langue sous certaines conditions. McDonald’s reste ainsi McDonald’s. Mais autour de la marque, la loi impose une présence extrêmement forte du français. C’est toute la différence : le Québec n’interdit pas l’anglais, il refuse simplement que le français devienne secondaire dans son propre espace public.
Et cela ne reste pas théorique. Lors d’une opération réalisée dans près de 1 000 commerces de la région montréalaise, l’Office québécois de la langue française indiquait en mai 2026 que le service en français était disponible dans 98 % des établissements visités et que 92 % des affichages extérieurs étudiés respectaient la règle de prédominance du français. Il existe donc une politique, une administration chargée de l’appliquer et des contrôles sur le terrain.
La Belgique représente un cas différent mais tout aussi intéressant. Il serait faux de dire que « la Belgique » défend globalement le français davantage que la France : le pays possède trois communautés linguistiques, française, flamande et germanophone. Mais précisément, son organisation institutionnelle donne à la langue et à la culture une importance considérable. Les communautés belges sont construites autour de ces deux notions. La Communauté française, aujourd’hui Fédération Wallonie-Bruxelles, dispose de compétences majeures dans l’enseignement et la culture. Son Administration générale de la Culture a explicitement pour mission de soutenir la création, la production, la diffusion artistique, les lettres, le livre, l’audiovisuel, les médias et le patrimoine.
Le poids institutionnel est considérable : le budget initial 2026 de la Fédération Wallonie-Bruxelles atteint environ 15,4 milliards d’euros, dont plus de 10,9 milliards consacrés à l’enseignement, la recherche et la formation, tandis qu’un ensemble regroupant notamment culture, santé, affaires sociales et sport représente plus de 2,3 milliards. Ces chiffres ne permettent pas de conclure que « la Belgique dépense plus pour la culture que la France » — les périmètres et les populations sont trop différents — mais ils montrent à quel point langue, enseignement et culture disposent d’institutions propres dans le système belge francophone.
Et la France dans tout cela ? Le paradoxe est qu’elle possède elle aussi un arsenal juridique puissant. L’article 2 de la Constitution affirme noir sur blanc : « La langue de la République est le français ». La loi Toubon de 1994 rend obligatoire l’usage du français dans de nombreux domaines : enseignement, travail, services publics, information des consommateurs, publicité ou affichage public. Le ministère de la Culture rappelle lui-même que le citoyen français bénéficie juridiquement d’un véritable « droit au français ».
Le problème français serait donc moins l’absence de lois que leur visibilité et le rapport culturel que nous entretenons avec notre propre langue.
Car il suffit de regarder autour de soi. Les entreprises organisent des « workshops », recrutent des « community managers », cherchent des « business developers », organisent des « meetings » après un « call », installent leurs salariés dans des espaces de « coworking », proposent du « food », du « lifestyle », du « coaching », des « concept stores », des « happy hours » ou des « afterworks ». Chaque mois de novembre revient le « Black Friday ». Des collectivités publiques elles-mêmes utilisent parfois l’anglais pour donner une apparence de modernité à leurs opérations de communication.
Le plus étonnant est que le ministère français de la Culture reconnaît lui-même l’existence de manquements, notamment dans la communication de certains acteurs publics, et constate que le cadre de la loi Toubon est aujourd’hui mal adapté à certaines pratiques commerciales ou numériques.
Cela ne signifie pas que les Français détestent leur langue. C’est même exactement l’inverse. Une enquête publiée par le ministère de la Culture en 2025 montrait que 77 % des personnes interrogées considéraient que le français occupait encore une place importante dans le monde, tandis que 50 % jugeaient la langue menacée. Neuf Français sur dix constataient la présence d’expressions étrangères dans l’espace public et 83 % estimaient que cette présence augmentait. Et 63 % souhaitaient un renforcement de la loi Toubon.
Les Français n’ont donc probablement pas abandonné le français dans leur cœur. Ils l’ont davantage abandonné dans leurs réflexes.
La différence avec le Québec est peut-être là. Pour un Français, le français semble éternel. Plus de soixante millions de personnes le parlent dans le pays, l’État fonctionne en français, l’école enseigne en français et personne n’imagine sérieusement Paris devenir demain une ville anglophone. Nous pouvons donc nous permettre de jouer avec l’anglais sans avoir l’impression de mettre notre langue en danger.
Un Québécois n’a pas ce luxe. Il vit dans un continent de près de 400 millions d’anglophones. La défense du français n’est donc pas chez lui un débat esthétique sur la beauté des mots : c’est une question de survie culturelle. Le mot « courriel » plutôt qu’« e-mail », « fin de semaine » plutôt que « week-end » ou « magasinage » plutôt que « shopping » ne sont pas seulement des particularités amusantes. Ils traduisent l’idée qu’une langue qui cesse de fabriquer les mots du présent finit progressivement par ne plus fabriquer le monde.
La Belgique francophone, de son côté, sait depuis longtemps qu’une langue est aussi un rapport de forces politique et culturel. La coexistence avec le néerlandais et l’allemand a obligé le pays à organiser juridiquement ses territoires linguistiques et à confier une part essentielle de l’enseignement et de la culture à ses communautés.
La France, elle, souffre peut-être du privilège des anciennes puissances culturelles : elle imagine que ce qu’elle possède depuis toujours ne peut pas disparaître.
Personne ne propose évidemment de chasser tous les mots anglais du dictionnaire. Le français s’est toujours nourri des autres langues et continuera de le faire. Le ridicule commencerait lorsqu’on voudrait traduire chaque mot étranger par décret. Mais il existe une différence entre une langue qui emprunte et une langue qui cesse de chercher ses propres mots.
Le Québec nous rappelle finalement une évidence que les Français ont peut-être oubliée : une langue ne survit pas parce qu’elle est belle, prestigieuse ou ancienne. Elle survit parce que des gens décident chaque jour de s’en servir.
Et le paradoxe est assez savoureux : il faut parfois aller à Montréal ou à Bruxelles pour comprendre à quel point parler français reste une chance.
Peut-être serait-il temps que la France s’en souvienne elle aussi.





