L’histoire commence en 1977. La télévision américaine cherche alors de nouvelles formes de fantastique et de science-fiction. Star Trek est déjà devenue une référence, L’Homme qui valait trois milliards et Super Jaimie ont popularisé les héros aux capacités extraordinaires, tandis que le succès de Les Dents de la mer a remis l’océan au centre de l’imaginaire populaire. Le producteur Herbert F. Solow, qui avait notamment travaillé à l’époque de Star Trek et Mission : Impossible, développe avec le scénariste Mayo Simon un concept simple mais très efficace : faire en quelque sorte de l’espace sous-marin le nouvel espace intersidéral. Patrick Duffy résumera lui-même l’ambition originale comme une sorte de Star Trek sous la mer.
Un homme est retrouvé presque mort sur une plage après une violente tempête. Il est amnésique, possède des mains et des pieds partiellement palmés, supporte des profondeurs impossibles pour un être humain et semble pouvoir respirer sous l’eau. Recueilli par le docteur Elizabeth Merrill, interprétée par Belinda Montgomery, il reçoit le nom de Mark Harris. Est-il réellement le dernier survivant de l’Atlantide ? Un extraterrestre ? Une nouvelle étape de l’évolution humaine ? La série entretient volontairement le mystère. Cette ambiguïté constitue d’ailleurs l’une des grandes forces des premiers épisodes.
NBC, cependant, hésite. Au lieu de commander directement une saison, la chaîne procède par étapes. Un premier téléfilm est diffusé le 4 mars 1977. Son audience encourage NBC à en commander un deuxième, puis deux autres. Ce n’est qu’après le succès de ces quatre aventures longues que treize épisodes hebdomadaires sont finalement mis en production. Patrick Duffy a expliqué que cette transformation s’était faite par à-coups, la chaîne n’ayant jamais semblé totalement certaine de ce qu’elle voulait faire du programme.
Et pourtant, Patrick Duffy possède tout ce qu’il faut pour rendre Mark Harris immédiatement identifiable. Il est jeune, athlétique, presque constamment torse nu et doté de ces fameux yeux verts artificiels qui donnent au personnage son aspect inhumain. Le tournage est en revanche beaucoup moins idyllique qu’il n’y paraît. Duffy doit réellement tourner de longues séquences sous l’eau, à une époque où les effets numériques n’existent évidemment pas. Les énormes lentilles utilisées pour modifier son regard sont particulièrement inconfortables et il doit apprendre à évoluer sous l’eau sans produire les bulles qui auraient trahi le fait qu’il retient sa respiration. L’acteur racontera également qu’une partie des scènes était tournée dans une eau extrêmement froide.
Sa manière de nager devient même une signature. Mark Harris ne pratique ni le crawl ni la brasse : il progresse en ondulant verticalement comme un dauphin. Une nage spectaculaire à l’écran, beaucoup moins efficace dans la réalité. Duffy plaisantera plus tard sur sa lenteur et sur les difficultés assez physiques du tournage. Mais l’image fonctionne. Il suffit aujourd’hui encore de voir quelques secondes de Patrick Duffy filer sous l’eau, bras collés le long du corps, pour reconnaître immédiatement L’Homme de l’Atlantide.
Le problème survient lorsque les téléfilms deviennent une série hebdomadaire. Les quatre premières histoires possédaient une vraie ambition de science-fiction : étrangeté, interrogation sur les origines de Mark, créatures, civilisations inconnues, environnement marin et mystère. Pour Patrick Duffy, le changement est ensuite assez radical. La série s’oriente progressivement vers un spectacle de super-héros plus classique, avec des méchants récurrents, des monstres improbables et des intrigues parfois franchement fantaisistes.
L’acteur dira avec humour que le programme était passé de la science-fiction à quelque chose se rapprochant davantage de Batman. Selon lui, une partie du public attiré par les téléfilms initiaux ne retrouva plus vraiment ce qu’elle avait aimé.
Il reste pourtant des épisodes délicieux dans leur folie très seventies. Mark Harris affronte des créatures géantes, traverse des phénomènes inexplicables et retrouve régulièrement le machiavélique Monsieur Schubert, interprété avec gourmandise par Victor Buono. Kareem Abdul-Jabbar apparaît même dans un épisode. Les effets spéciaux, aujourd’hui rudimentaires, participent paradoxalement au charme de l’ensemble : maquettes, décors de laboratoire, combinaisons, monstres bricolés et véritables séquences aquatiques donnent à la série une matérialité que les productions numériques modernes ont parfois perdue.
Mais NBC ne laisse pratiquement aucune chance au programme de se stabiliser. La série commence à l’automne 1977 dans une case difficile, notamment face à Hawaii Five-O, puis change rapidement de jour de diffusion. Après plusieurs épisodes, elle disparaît même de l’antenne pendant des mois avant que les derniers épisodes déjà produits ne soient finalement diffusés au printemps 1978. Les audiences s’érodent et le coût d’une série reposant sur autant de tournages aquatiques n’aide évidemment pas. Treize épisodes seulement auront été produits après les quatre téléfilms. Le dernier est diffusé aux États-Unis le 6 juin 1978.
Ironie de l’histoire : l’échec de L’Homme de l’Atlantide ouvre presque immédiatement la porte qui va changer la vie de Patrick Duffy. Alors que les dernières aventures de Mark Harris ne sont même pas encore toutes passées à l’antenne, CBS lance Dallas. Le premier épisode est diffusé le 2 avril 1978 et Duffy y devient Bobby Ewing. En quelques mois, l’homme-poisson d’une série de science-fiction fragile se transforme en l’un des visages les plus célèbres de la télévision mondiale.
En France, pourtant, Mark Harris va connaître une étonnante seconde vie. Le programme arrive sur TF1 le 29 janvier 1979, d’abord sous le titre L’Homme qui venait de l’Atlantide. Il sera ensuite rediffusé, notamment sur La Cinq, et deviendra pour beaucoup de téléspectateurs français un véritable souvenir d’enfance. Patrick Duffy est doublé en français par Pierre Arditi, détail devenu presque aussi savoureux que la série elle-même. Des décennies plus tard, Duffy évoquera encore avec une affection particulière l’accueil français réservé à son premier grand rôle.
C’est peut-être justement parce qu’elle s’est arrêtée trop tôt que L’Homme de l’Atlantide conserve aujourd’hui une telle aura. Elle n’a jamais eu le temps de s’épuiser pendant dix saisons ni de trouver réellement ce qu’elle voulait devenir. Elle reste suspendue quelque part entre science-fiction ambitieuse, série B aquatique, aventure écologique et super-héros télévisé.
Avec seulement quatre téléfilms et treize épisodes, elle aura finalement obtenu quelque chose que des séries beaucoup plus longues n’obtiennent jamais : une image immédiatement reconnaissable et un personnage inscrit dans la mémoire collective. Patrick Duffy passa rapidement de l’Atlantide au ranch de Southfork. Mais avant Bobby Ewing, il y eut Mark Harris, ses yeux verts, ses mains palmées et cette improbable nage de dauphin.
Et près d’un demi-siècle plus tard, l’homme de l’Atlantide continue toujours de remonter à la surface.





