Vingt-cinq ans plus tard, le rêve existe toujours. Mais il s’est accompagné d’un monstre inattendu : une bureaucratie encyclopédique tellement complexe qu’un nouvel arrivant peut avoir l’impression de pénétrer dans une administration parallèle dont il ne connaît ni les codes, ni les usages, ni les véritables rapports de pouvoir.
Bienvenue dans Wikipédia.
En théorie, « tout le monde peut modifier Wikipédia ». En pratique, essayez donc.
Il faut rapidement apprendre ce qu’est une source secondaire, une source primaire, une source centrée, une source indépendante, une source de qualité, la notoriété encyclopédique, le travail inédit, la neutralité de point de vue, le consensus, les bandeaux, les pages de discussion, les demandes de suppression, les protections, les blocages et une quantité impressionnante de règles et de recommandations.
Le phénomène possède même un nom dans l’univers Wikipédia : l’« instruction creep », c’est-à-dire l’accumulation progressive des règles à mesure qu’une communauté grossit et rencontre de nouveaux problèmes.
Toutes ces règles ont évidemment une raison d’être. Sans elles, une encyclopédie ouverte serait rapidement envahie par la publicité, les règlements de comptes, les inventions, les militants, les attachés de presse et les illuminés.
Le problème commence lorsqu’un système conçu pour protéger le savoir finit par devenir tellement sophistiqué que ceux qui maîtrisent la procédure disposent mécaniquement d’un avantage considérable sur ceux qui connaissent seulement le sujet dont ils parlent.
Et c’est là que l’utopie horizontale devient beaucoup moins horizontale.
Wikipédia possède des contributeurs expérimentés, des administrateurs disposant notamment de pouvoirs techniques permettant de supprimer des pages, protéger des articles ou bloquer des comptes, ainsi que des structures destinées à résoudre les conflits. Les administrateurs sont désignés par la communauté et ne sont officiellement pas censés bénéficier d’une autorité éditoriale supérieure aux autres contributeurs.
Tout cela est public.
Mais public ne signifie pas forcément simple.
Pour quelqu’un qui débarque dans une discussion Wikipédia face à trois contributeurs présents depuis quinze ans et connaissant par cœur les dizaines de règles applicables, le rapport de force paraît vite assez particulier.
Ce n’est pas nécessairement celui qui connaît le mieux un artiste, une œuvre, un événement historique ou un domaine scientifique qui aura le dernier mot. C’est souvent celui qui sait précisément quelle règle invoquer, quelle source sera acceptée, où ouvrir la discussion et comment formuler son argument selon la jurisprudence interne de Wikipédia.
Le paradoxe devient alors magnifique : l’encyclopédie imaginée pour démocratiser le savoir crée sa propre classe de spécialistes… de Wikipédia.
Même la notion de « consensus » est plus subtile qu’elle n’en a l’air. Wikipédia précise elle-même que ses décisions éditoriales ne sont pas nécessairement de simples votes majoritaires : la qualité des arguments au regard des règles peut primer sur le nombre de personnes qui les soutiennent.
Sur le papier, c’est intelligent.
Dans la pratique, cela peut également créer un univers extrêmement intimidant où quelques contributeurs particulièrement aguerris deviennent extraordinairement difficiles à contredire.
Des travaux consacrés au fonctionnement de Wikipédia ont d’ailleurs étudié cette culture organisationnelle complexe, dans laquelle bots, outils, règles, scripts et habitudes communautaires exigent progressivement une véritable expertise pour participer pleinement au système.
Le problème devient encore plus sensible lorsqu’on touche à la fameuse « admissibilité ».
Vous pouvez être écrivain, réalisateur, chercheur, artiste, entrepreneur ou personnalité publique et découvrir qu’une poignée de contributeurs estime que les sources disponibles ne correspondent pas aux critères nécessaires pour disposer d’un article autonome.
À l’inverse, un sujet parfaitement anecdotique peut bénéficier d’une page gigantesque parce qu’il possède les bonnes sources secondaires.
Ce n’est pas nécessairement absurde : Wikipédia ne veut pas devenir un gigantesque annuaire promotionnel. Mais cela signifie que l’encyclopédie ne reflète pas directement l’importance réelle du monde. Elle reflète en grande partie **ce que les médias, les livres et les autres sources considérées comme recevables ont préalablement documenté**. Son propre principe de notoriété repose justement sur une couverture significative dans des sources secondaires indépendantes.
Et forcément, tous les domaines de la société ne produisent pas les mêmes archives, les mêmes articles de presse ou les mêmes publications universitaires.
Wikimedia elle-même reconnaît depuis longtemps l’existence de biais systémiques dans son écosystème et a notamment travaillé sur les déséquilibres de représentation liés au genre et à la composition de sa communauté.
C’est là qu’apparaît l’accusation régulièrement formulée contre Wikipédia : celle d’être devenue une citadelle idéologique, parfois qualifiée selon les camps de « bien-pensante », militante, conservatrice, progressiste, technocratique ou sectaire.
Il faut être prudent avec cette conclusion.
Wikipédia est trop immense, trop fragmentée et trop contradictoire pour qu’on puisse sérieusement parler d’une idéologie unique commandant l’ensemble de l’encyclopédie. La Wikimedia Foundation affirme au contraire que les décisions concernant les sources sont publiques, documentées, discutables et que la neutralité constitue une règle centrale du projet.
Mais il existe un problème plus subtil.
Une communauté n’a pas besoin de recevoir des ordres pour développer une culture commune.
Lorsqu’un groupe relativement stable définit progressivement ses règles, son vocabulaire, ses références et ses habitudes, il peut finir par considérer comme parfaitement naturelles des conventions devenues incompréhensibles pour ceux qui viennent de l’extérieur.
La véritable dérive de Wikipédia est peut-être donc moins idéologique que sociologique.
C’est celle de toutes les institutions humaines.
On commence avec quelques principes simples.
Puis surviennent des problèmes.
On crée une règle.
Puis une exception.
Puis une procédure permettant d’interpréter l’exception.
Puis une commission chargée de régler les conflits concernant la procédure.
Et vingt ans plus tard, il faut quasiment un diplôme de wikipédien pour comprendre comment fonctionne une encyclopédie dont le slogan implicite demeure pourtant : **vous pouvez participer.**
Il serait évidemment grotesque de comparer Wikipédia à une véritable dictature politique. Personne ne vous emprisonnera parce que votre modification a été annulée.
Mais si l’on emploie le mot comme une provocation, alors oui : Wikipédia peut parfois ressembler à une petite dictature administrative du savoir, dans laquelle le pouvoir ne vient pas d’un chef mais de la maîtrise des règles.
Et c’est peut-être précisément parce que Wikipédia est devenue indispensable qu’il faut pouvoir le dire.
Car Wikipédia reste l’une des plus extraordinaires réalisations collectives d’Internet.
On y entre chaque jour pour vérifier une date, découvrir un auteur, comprendre une guerre, retrouver un film ou commencer une recherche. Sa valeur est immense.
Mais son avenir dépendra aussi de sa capacité à ne pas devenir ce que toutes les grandes institutions finissent par devenir lorsqu’elles oublient leurs origines :
un système qui affirme que la porte est ouverte, tout en ayant tellement compliqué la serrure que seuls les habitués savent encore comment entrer.
