Avant de dessiner, une transformation s’opère
en moi.
Elle est invisible. Mon corps bouge à peine, mais
je sens la concentration le traverser. Mon rythme
se modifie. Je crois même que mon coeur ralentit.
L’attention se rassemble. Elle n’a encore ni ligne,
ni couleur, ni forme. Elle est d’abord une
sensation, une densité intérieure. Le monde reste
présent, mais son intensité diminue.
Le dessin n’existe pas encore et pourtant j’y suis
déjà entrée.
Je ressens son appel avant d’en connaître la
forme. Une attirance physique autant que
mentale, accompagnée d’une émotion que je
distingue mal de la concentration elle-même.
Je deviens un peu animale.
Mes sens reconnaissent l’approche du dessin
avant que le geste ne la manifeste. Ma pensée
change elle aussi de régime. Elle cesse de circuler
dans plusieurs directions et se rassemble autour
de ce qui commence a apparaître.
C’est une entrée en scène qui précède la scène.
Le corps savait avant le geste.
Mais ce que j’éprouve ressemble davantage
encore à une plongée.
Je quitte la surface et descends lentement. À
mesure que je m’enfonce, les bruits s’éloignent, le
temps ordinaire perd son emprise. Je reste au
même endroit, mais je ne suis plus à la même
profondeur.
Je descends par les sens.
Cette descente possède quelque chose de la
prière. Ni croyance ni adresse, plutôt une
disposition intérieure. Mon attention, mes
sensations et ma pensée convergent
progressivement vers un même point.
Le dessin commence dans cette convergence.
Avant que ma main ne rencontre l’outil, des
images se forment déjà en moi. Certaines sont
précises, d’autres instables ou fragmentaires. Je
ne les regarde pas encore : je les éprouve. Elles
possèdent déjà une intensité, un rythme, parfois
presque une matière.
Le corps les reçoit avant que la main ne
les inscrive.
Cette préparation n’est pas ce qui précède
le dessin.
Elle appartient déjà au dessin.
C’est cela, la cérémonie des sens : cet instant où
mon corps change de rythme, où mon attention
gagne en profondeur, où ma pensée se concentre
et où les images commencent à exister sans avoir
encore de forme matérielle.
Rien n’est visible.
Pourtant, le dessin est déjà en cours.
Le premier trait n’en marque pas le
commencement.
Il rend visible un processus déjà engagé dans
le corps.
