Mon travail a commencé avant que je sache
écrire mon prénom.
À la maternelle, nous ne savions pas encore
écrire. Pour reconnaître nos affaires, nous
devions choisir une forme.
Une forme simple.
Une forme qui disait : c’est moi.
J’ai choisi une forme ronde.
Je ne savais pas encore écrire mon prénom.
Je ne savais rien des décennies de dessin, de
couleurs et de lignes qui suivraient.
La forme était là.
Ronde.
Choisi parmi d’autres.
Pourtant quelque chose était déjà là.
D’abord, elle servait à me reconnaître.
Elle tenait lieu de prénom avant les lettres.
Elle désignait mes affaires, ma place, ce qui
m’appartenait.
Puis j’ai appris à écrire.
Le prénom a remplacé la forme.
Je n’avais plus besoin d’elle.
Elle aurait pu disparaître.
Elle est restée.
Pas sur une feuille.
En moi.
Cette forme n’avait ni début ni fin.
Je peux encore la parcourir mentalement.
Aucun point n’indique où commencer. Aucun
autre où terminer. Le mouvement revient sur
lui-même et poursuit sa course.
Les années passent.
Je dessine.
La forme ronde ne revient pas
nécessairement dans mes dessins. Elle n’a
pas besoin d’être reproduite pour continuer
d’exister.
Son lieu a changé.
Elle n’est plus un signe posé devant moi.
Elle est devenue une mémoire de forme.
Quelque chose que le regard conserve sans
avoir besoin de le convoquer.
Elle absorbe du temps sans changer
de contour.
Je regarde les continuités invisibles qui
traversent les apparitions.
Je retrouve cette continuité dans ma manière
de dessiner.
Non comme la répétition de cette première
forme, mais comme une orientation qui lui
ressemble : suivre ce qui se prolonge, ce qui
passe d’un état à un autre, ce qui demeure
actif après avoir disparu.
La forme ronde n’explique pas mon travail.
Elle n’en contient pas l’origine.
Elle l’accompagne.
Au fil des dessins, elle reçoit de nouvelles
résonances.
Le mouvement va dans les deux sens.
Ce que j’ai conservé agit sur ce que
je regarde.
Ce que je vis transforme ce que j’ai conservé.
La forme reste identique.
Son empreinte se déplace.
Chaque forme transporte la mémoire
d’autres formes.
Une forme peut quitter son support sans
disparaître.
De la feuille à la mémoire.
De la mémoire au regard.
Du regard au geste.
Elle ne se répète pas.
Elle circule.
Je reviens à cette enfant devant un choix.
Une forme ronde pour reconnaître
ses affaires.
Puis le prénom arrive.
L’écriture arrive.
La forme devient inutile.
Mais elle ne devient pas absente.
Je ne la porte plus sur mes affaires.
Je la porte dans mon regard.
Ce qui n’était qu’un signe est devenu une
mémoire graphique.
Une empreinte sans support.
Elle ne s’est pas agrandie.
Elle a traversé le temps.
Elle s’est chargée de ce que j’ai vu, dessiné,
appris à percevoir.
Elle était là avant mon prénom.
Elle est encore là après des décennies
de dessin.
La forme n’a pas grandi en taille.
Elle a grandi en durée.
