Entre chaque création, il y a le vide.
Non pas un simple vide.
Une suspension.
Le dessin précédent est terminé. Le suivant
n’existe pas encore. Entre les deux, aucune
forme à suivre, aucune couleur à déplacer.
Et pourtant, quelque chose continue.
Je connais cet intervalle. Il possède une
densité particulière, une anxiété discrète de la
non-création.
Comme si quelque chose demeurait
en attente.
Comme si une partie de mon attention
cherchait un passage qu’elle ne trouve pas
encore.
Je ne sais pas ce qui viendra.
Je ne vois encore rien.
Mais ce rien n’est pas vide.
Des sensations persistent. Des couleurs
passent sans encore demander de surface.
Des rapprochements apparaissent, se défont.
Une forme pourrait commencer, puis disparaît
avant d’avoir trouvé son contour.
Je perçois des commencements qui ne
commencent pas encore.
Une couleur revient.
Une sensation gagne en densité.
Une image mentale cesse de passer.
Elle demeure.
Puis un dessin commence, ou plutôt
quelque chose recommence à circuler.
Je ne sais pas exactement quand le passage
a lieu.
Ce qui n’avait ni lieu ni contour commence
à tenir.
J’entre dans une géographie mouvante.
Les formes ne sont pas encore des
formes et les couleurs cherchent leurs
alliances.
Je deviens funambule.
Je demeure auprès de ce qui hésite entre
présence et disparition. Je ne sais pas encore
ce qui tiendra, ce qui tombera, ce qui trouvera
une forme.
Le framboise arrive.
Sa douceur avant sa forme.
Son velouté avant son contour.
Son climat avant son nom.
Puis une ligne.
Une lumière.
Un violet, un orangé, une densité nouvelle.
Ce qui circulait sans lieu rencontre la surface.
L’oeil observe. La main retranscrit. Le trait
devient une écoute devenue geste.
Je demeure en alerte douce.
J’introduis un déséquilibre.
Je déplace une trajectoire.
Je joue à me rattraper dans une chute
graphique.
La chute fait apparaître ce que je n’avais
pas prévu.
Une direction disparaît.
Une autre devient possible.
Parfois je tombe.
Je poursuis.
Puis vient le moment où la feuille ne demande
plus rien.
Je m’arrête.
L’intervalle revient.
Mais jamais celui que j’avais quitté.
Une couleur persiste. Une sensation
demeure. Un geste continue dans le corps.
Une question reste ouverte. Une direction
abandonnée conserve sa poussée.
Quelque chose continue de travailler
sous la surface du visible.
Je n’en perçois que les traces.
Une insistance.
Une couleur qui revient.
Une sensation qui ne disparaît pas.
Une forme encore incapable de tenir.
Le dessin n’est ni le commencement ni la fin
de ce mouvement.
Il est le moment où celui-ci trouve
une surface.
Avant lui, quelque chose cherche.
Après lui, quelque chose persiste.
Dans l’intervalle, l’attention poursuit
son travail.
Elle retient, abandonne, rapproche. Certaines
présences s’effacent. D’autres reviennent.
Puis l’une insiste.
Elle gagne en densité.
Elle trouve un passage.
Une nouvelle feuille peut la recevoir.
Le dessin précédent est terminé.
Le suivant n’existe pas encore.
Entre les deux, rien n’est immobile.
Quelque chose se défait.
Quelque chose se prépare.
Le visible continue avant de réapparaître.
