Enfant, Ines apprend le chant, la danse classique et pratique le violon pendant treize ans. Pourtant, lorsqu’il faut entrer dans la vie adulte, elle ne se précipite pas vers les projecteurs. Elle étudie le droit, le journalisme et la science politique, puis travaille notamment au ministère des Affaires étrangères, à l’OTAN, dans la communication politique et auprès d’artistes lyriques. Un parcours impressionnant, sérieux, presque institutionnel. Mais la musique, elle, ne disparaît jamais vraiment.
À 26 ans, Ines décide de prendre ce désir au sérieux. Elle intègre une classe de chant lyrique au Conservatoire régional de Paris et abandonne progressivement les couloirs du pouvoir pour les coulisses des théâtres. Ce n’est pas seulement une reconversion professionnelle. C’est une reprise de possession. Comme si elle avait longtemps préparé une autre vie avant d’accepter enfin de vivre la sienne. Son parcours officiel raconte ce virage sans effets inutiles : elle savait simplement que son destin se trouvait ailleurs.
Son nom de scène est déjà tout un programme. Ines de las Sierras signifie « Ines des montagnes » en espagnol et fait référence aux montagnes du Djurdjura, en Haute-Kabylie, dont sont originaires ses ancêtres paternels. Un nom qui évoque à la fois l’héritage, la hauteur, le déplacement et une forme de romanesque. Il aurait pu être celui d’une héroïne de littérature ou d’une chanteuse surgie d’un vieux film. Il appartient désormais à une artiste bien réelle.
Avec son premier album, Romanza, sorti le 30 janvier 2026, Ines de las Sierras refuse prudemment de choisir une seule case. Jazz, tango, chanson française, musique classique, rythmes balkaniques, romances russes, accents orientaux, funk et musette s’y rencontrent. Le projet pourrait ressembler à un inventaire. Il devient plutôt un autoportrait musical : celui d’une femme constituée de plusieurs cultures, de plusieurs langues et de plusieurs vies.
Paris est le personnage invisible de l’album. Pas uniquement le Paris des monuments et des cartes postales, mais celui de la pluie, des quais, des amours, des attentes, des départs et des absences. Paris comme maison provisoire, refuge, scène et promesse. Les poèmes de Bruno Edelman-Niver, dits entre certaines chansons, relient les morceaux et donnent à l’ensemble la forme d’une promenade intérieure.
Dans Romanza, la chanson qui donne son titre à l’album, Ines prête sa voix aux peuples déracinés et aux êtres qui cherchent une patrie réelle ou rêvée. Au bout du monde raconte une jeune femme enfermée dans un pays soumis à la dictature, prête à tout quitter pour vivre librement. Noir Tango devient un morceau d’émancipation féminine, tandis que Ombre de minuit transforme les quais de Seine en décor de cinéma, entre trompette feutrée et solitude nocturne. Moscou-Paris parle de distance amoureuse, Divina libère sa voix lyrique et Je t’aimeuh ose l’ironie d’une guinguette légèrement détraquée. La présentation des chansons révèle un disque traversé par l’exil, l’amour, la jalousie, la liberté et la fuite du temps.
Ines possède une voix ample, souple et expressive, mais elle ne cherche pas uniquement à démontrer une technique. Elle interprète, joue, danse et incarne des personnages. Chez elle, la chanteuse et la comédienne avancent ensemble. Cette dimension théâtrale a naturellement donné naissance au spectacle Romanza – Une diva à Paris, présenté au Café de la Danse en février 2026, puis au Festival Fringe d’Adélaïde, en Australie, avant de rejoindre le Festival Off d’Avignon durant l’été.
Le mot « diva » peut faire peur. Il évoque parfois les caprices, les escaliers monumentaux et les gens qui demandent qu’on retire les fleurs blanches de leur loge. Chez Ines de las Sierras, il semble désigner autre chose : le goût de l’incarnation, de l’élégance et du grand geste artistique. Elle ne s’excuse pas d’aimer le spectacle, les costumes, le lyrisme ou les émotions fortes. À une époque où beaucoup d’artistes cherchent à paraître détachés de tout, elle assume au contraire l’intensité.
Cette profusion constitue à la fois sa force et son principal défi. En mêlant autant de styles, Ines prend le risque de désorienter ceux qui aiment les étiquettes bien collées. Mais vouloir lui demander de choisir entre le jazz, le tango, l’opéra ou la chanson française reviendrait précisément à lui retirer ce qui la distingue. Son identité artistique se trouve dans les passages, les frottements et les contradictions.
Ines de las Sierras n’est pas encore une chanteuse connue du grand public. C’est justement le bon moment pour la découvrir. Avant que les biographies ne soient simplifiées, que les maisons de disques ne cherchent une formule et que l’on prétende l’avoir toujours soutenue. Elle possède déjà un univers, un nom que l’on retient et une voix qui n’a manifestement aucune intention de demander la permission.
Après Romanza, elle prépare désormais un nouvel album. On ignore encore jusqu’où la route la conduira. Mais elle a déjà accompli le plus difficile : quitter la vie qui semblait raisonnable pour entrer dans celle qui lui ressemblait.
