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Faut-il donner de l’argent à Élisabeth Lévy pour sauver Causeur ?

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Faut-il donner de l'argent à Élisabeth Lévy pour sauver Causeur ?

Élisabeth Lévy vient de lancer un SOS. Et pour une fois le mot n’est pas utilisé pour annoncer une promotion à moins 30 % ou la disparition prochaine d’une variété de yaourt. Causeur serait réellement en danger.

Le 9 septembre 2026, la directrice de la rédaction écrit que le journal n’a « jamais été aussi près de mettre la clef sous la porte » depuis le début de l’aventure en 2007. Elle évoque une baisse des ventes depuis 2022, l’augmentation des coûts et une trésorerie insuffisante pour absorber les coups durs.

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Alors voilà une question délicieusement inconfortable : faut-il donner de l’argent à Élisabeth Lévy ?

Déjà, précision importante : on ne donne évidemment pas de l’argent de poche à Élisabeth Lévy pour qu’elle puisse continuer à acheter des cigarettes, des livres de Finkielkraut ou ce que l’imagination voudra bien lui prêter. Les dons proposés servent à soutenir Causeur et passent notamment par le dispositif « J’aime l’info » ; le magazine propose également des abonnements de soutien.

La nuance n’est pas seulement juridique. Elle change toute la question.

Car sauver Causeur n’est pas sauver Élisabeth Lévy. C’est décider si un journal dont on peut contester une bonne partie des positions mérite néanmoins de continuer à exister.

Et là, ma réponse est plutôt oui.

Pas parce que Causeur aurait raison. Certainement pas toujours. Pas parce qu’Élisabeth Lévy serait une prêtresse du vrai descendue sur Terre pour remettre de l’ordre dans nos pauvres cerveaux embrumés. Et encore moins parce que la droite française manquerait aujourd’hui de micros.

Mais parce qu’un pays dans lequel ne survivent que les médias avec lesquels nous sommes d’accord devient intellectuellement sinistre à une vitesse assez spectaculaire.

Causeur énerve. Tant mieux.

Il agace parfois la gauche, parfois le centre, souvent les progressistes et occasionnellement une partie de la droite elle-même. Le journal revendique d’ailleurs cette culture de « l’engueulade civilisée » et se présente comme un espace dans lequel le désaccord fait partie du jeu.

On peut sourire de cette autopromotion. Tous les journaux adorent se présenter comme libres, indépendants, courageux et indispensables à la démocratie. Rarement comme « un magazine vaguement répétitif que vous pouvez parfaitement laisser mourir ».

Mais il reste une chose essentielle : la diversité intellectuelle ne peut pas être défendue uniquement quand elle concerne les idées que nous aimons.

Je veux que Libération existe même lorsque Libération m’exaspère. Je veux que L’Humanité existe. Je veux que Le Figaro existe. Je veux Charlie Hebdo, Marianne, Mediapart, Valeurs actuelles et Causeur, précisément parce que je n’ai aucune envie d’habiter un monde dans lequel un comité invisible aurait décidé à ma place quelles opinions méritent économiquement de survivre.

Il y a cependant un petit caillou dans la chaussure.

Causeur n’est pas exactement trois étudiants fauchés imprimant un fanzine dans une cave.

Le magazine appartient aujourd’hui à la société Cantio. Celle-ci affichait à l’été 2026 un capital social supérieur à 2,5 millions d’euros. L’Informé avait par ailleurs raconté en 2024 comment la holding avait bénéficié d’une importante augmentation de capital en 2023 avec l’intervention d’investisseurs disposant de moyens considérables.

Et là, le lecteur est parfaitement en droit de demander : pourquoi moi ?

Pourquoi celui qui compte ses courses au supermarché devrait-il mettre vingt ou cinquante euros dans un média dont l’environnement capitalistique a déjà accueilli des gens fortunés ?

La question est légitime.

D’autant que les comptes détaillés les plus récents de Causeur ne permettent pas au public de mesurer précisément la situation actuelle : les comptes 2024 et 2025 ont bien été déposés, mais accompagnés d’une déclaration de confidentialité. Les données publiques montrent néanmoins une fragilité ancienne. Cela ne prouve pas à lui seul que Causeur est aujourd’hui au bord de la disparition, mais cela montre que les difficultés économiques du titre ne sont pas nées mardi dernier.

Et c’est précisément là que le SOS d’Élisabeth Lévy pourrait gagner en efficacité.

Un peu plus de transparence.

Combien faut-il exactement ?

100 000 euros ? 300 000 ? Un million ?

Pour passer quel cap ?

Combien d’abonnés manque-t-il ?

Combien coûte réellement le journal chaque mois ?

Que se passe-t-il si l’objectif n’est pas atteint ?

Lorsque le lecteur devient presque actionnaire affectif d’un média, il est normal qu’il demande autre chose qu’un grand « faites-nous confiance ».

Mais faut-il pour autant laisser crever Causeur ?

Non.

Il existe d’ailleurs une manière beaucoup plus saine de le soutenir que de faire un don : l’acheter.

S’abonner.

Donner de l’argent contre quelque chose.

Un journal.

Des articles.

Des auteurs.

Des idées avec lesquelles on pourra être furieusement en désaccord dans son canapé.

C’est même probablement la meilleure réponse au problème économique de toute la presse. Un journal durable ne devrait idéalement dépendre ni du milliardaire sympathique du moment, ni d’une collecte permanente, ni de la charité de lecteurs paniqués tous les six mois. Il devrait avoir suffisamment de lecteurs prêts à payer quelques euros parce qu’ils considèrent que ce qu’il produit a une valeur.

Le numérique nous a malheureusement habitués à une absurdité : l’information devrait être gratuite, les journalistes correctement payés, les sites rapides, sans publicité, indépendants des puissances financières et disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Économiquement, ça ressemble un peu à commander un excellent restaurant et à expliquer au serveur qu’on soutient énormément la gastronomie mais qu’on préférerait ne pas régler l’addition.

Alors faut-il donner de l’argent à Élisabeth Lévy ?

Personnellement, je modifierais légèrement la proposition.

Ne donnez pas nécessairement de l’argent à Causeur.

Achetez Causeur.

Prenez un abonnement pendant quelques mois. Lisez-le vraiment. Applaudissez certains textes. Insultez intérieurement les autres. Écrivez éventuellement au journal pour dire que tel éditorial vous paraît brillant et tel autre complètement idiot.

Et ensuite décidez s’il mérite votre argent.

Parce qu’au fond, la disparition d’un journal que nous détestons devrait presque davantage nous inquiéter que celle d’un journal que nous aimons.

Un journal qui nous ressemble nous rassure.

Un journal qui nous contrarie nous oblige parfois à penser.

Et entre les deux, c’est peut-être le second dont nous avons aujourd’hui le plus besoin.

Après, si vous voulez vraiment soutenir la presse indépendante sans vous demander pendant trois jours si vous financez Élisabeth Lévy, il reste une solution beaucoup plus simple : lire et aider Le Mague.

C’est gratuit, ça énerve tout le monde de façon assez équitable et, jusqu’à preuve du contraire, personne n’a encore lancé de cagnotte pour nous sauver.

Alors sauvez Causeur si le cœur vous en dit.

Mais surtout, lisez Le Mague.

On ne sait jamais : à force, vous pourriez même prendre goût aux mauvaises fréquentations.

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