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Le limitarisme : faut-il interdire d’être trop riche ?

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Le limitarisme : faut-il interdire d'être trop riche ?

Nous avons fixé un seuil de pauvreté. Pourquoi n’existerait-il pas également un seuil de richesse ?

La question paraît presque obscène dans une société qui considère l’enrichissement comme une réussite sans limite. On peut manquer d’argent au point d’être officiellement pauvre, mais personne ne serait jamais assez riche pour que sa fortune devienne un problème. Dix millions, cent millions, dix milliards : le changement d’échelle ne modifierait pas la nature de la richesse. Il ne s’agirait que d’une différence de degré entre ceux qui ont réussi un peu, beaucoup ou prodigieusement.

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Le limitarisme conteste précisément cette idée.

Cette philosophie politique considère qu’au-delà d’un certain niveau, la fortune individuelle ne constitue plus seulement un confort ou la récompense d’un travail. Elle devient un pouvoir privé susceptible de nuire à la démocratie, à l’égalité des chances, à la cohésion sociale et à l’environnement.

Autrement dit, le limitarisme ne demande pas seulement combien il faut posséder pour vivre correctement. Il pose une question beaucoup plus dérangeante : combien peut-on légitimement posséder lorsqu’une partie de la population ne dispose toujours pas de l’essentiel ?

Le concept a notamment été développé par Ingrid Robeyns, philosophe et économiste à l’université d’Utrecht. Dans son livre « Limitarianism : The Case Against Extreme Wealth », publié en 2024, elle défend l’idée qu’une société démocratique devrait empêcher l’apparition de fortunes démesurées.

Robeyns propose, à titre de repère et non comme vérité mathématique universelle, un plafond politique situé autour de dix millions d’euros dans un pays européen disposant d’une solide protection sociale. Elle évoque également une limite morale beaucoup plus basse, proche du million d’euros par personne. Ces montants sont discutables et doivent tenir compte du coût de la vie, de l’âge, de la situation familiale ou de l’existence d’un système de retraite.

Le principe est plus important que le chiffre : à partir d’un certain niveau de sécurité et de liberté matérielles, l’accumulation supplémentaire ne répond plus à aucun besoin raisonnable.

Posséder un logement confortable, voyager, aider ses enfants, ne pas craindre la maladie ou la vieillesse et disposer du temps nécessaire pour réaliser ses projets exige évidemment des ressources. Le limitarisme ne prétend pas que tout le monde devrait vivre avec le même revenu ni posséder exactement la même chose.

Il admet les différences de rémunération. Une personne qui travaille davantage, invente un produit, prend des risques ou exerce une responsabilité particulière peut gagner plus qu’une autre. Il accepte donc l’existence de personnes riches.

Mais il refuse que la richesse puisse croître sans fin.

C’est ce qui le distingue du communisme auquel ses adversaires tentent souvent de l’assimiler. Le limitarisme n’abolit ni la propriété privée, ni l’entreprise, ni l’héritage, ni le marché. Il ne demande pas que chacun possède la même voiture et le même appartement. Il affirme seulement qu’une démocratie peut tolérer les inégalités sans accepter toutes les concentrations de pouvoir qu’elles finissent par produire.

La première justification du limitarisme est relativement simple. L’argent supplémentaire n’a pas la même utilité pour tout le monde.

Cent euros peuvent permettre à une personne pauvre de manger convenablement, de se chauffer ou d’acheter une paire de lunettes. Pour un milliardaire, cent millions d’euros supplémentaires ne changent pratiquement rien à la qualité de son existence. Ils modifient le nombre de propriétés, de yachts ou de sociétés qu’il peut acquérir, mais ils ne multiplient ni sa santé, ni son temps, ni son bonheur.

Le limitarisme considère donc qu’une richesse excédentaire possède un coût d’opportunité. L’argent immobilisé dans la fortune d’une personne ne finance pas des hôpitaux, des écoles, la recherche, la transition écologique, le logement ou la lutte contre la misère.

Cette affirmation ne signifie pas que les grandes fortunes conservent des milliards en billets dans une chambre forte. Leur richesse est généralement constituée d’actions, d’entreprises, de biens immobiliers et d’autres actifs. Ces capitaux peuvent financer l’activité économique.

Mais ils donnent également à leurs propriétaires un droit considérable sur les décisions des entreprises, l’organisation du travail, les investissements et parfois la vie de millions de personnes. La fortune n’est jamais seulement un nombre inscrit sur un compte. Elle représente une capacité d’action.

C’est ici qu’apparaît l’argument démocratique.

Un citoyen ordinaire peut voter, manifester, signer une pétition ou écrire à son député. Un milliardaire peut posséder des médias, financer des campagnes électorales, salarier des lobbyistes, soutenir des instituts chargés de produire des idées favorables à ses intérêts, menacer de déplacer ses capitaux ou obtenir directement l’attention des gouvernants.

Sur le papier, les deux citoyens disposent chacun d’une voix. Dans la réalité, ils n’ont évidemment pas le même poids.

À partir d’un certain niveau, la richesse devient une forme de suffrage supplémentaire. Elle permet d’influencer les lois, la fiscalité, l’information et les priorités collectives sans avoir reçu le moindre mandat électif.

Le problème n’est même pas de savoir si tous les milliardaires utilisent leur fortune de manière malveillante. Certains financent des fondations, la recherche médicale ou des projets utiles. Le danger vient du fait qu’ils peuvent le faire selon leurs préférences personnelles.

La philanthropie d’un milliardaire généreux peut améliorer des milliers de vies. Elle n’en demeure pas moins une décision privée concernant l’utilisation de ressources gigantesques. Dans une démocratie, doit-on dépendre de la bonté d’une personne extraordinairement riche pour déterminer quelles maladies seront étudiées, quelles écoles seront soutenues et quelles causes méritent d’exister ?

Un milliardaire sympathique reste un pouvoir sans élection.

Le troisième argument du limitarisme concerne le mérite. Les grandes fortunes sont souvent présentées comme la conséquence naturelle du talent et du travail. Cette explication contient une part de vérité, mais elle devient absurde lorsqu’elle est poussée à l’extrême.

Un entrepreneur peut travailler davantage que ses salariés et avoir pris des risques importants. Travaille-t-il pour autant dix mille ou cent mille fois plus qu’eux ? Sa réussite aurait-elle été possible sans routes, sans système scolaire, sans justice, sans monnaie stable, sans chercheurs formés par les universités, sans salariés, sans fournisseurs et sans clients suffisamment solvables pour acheter ses produits ?

Personne ne devient milliardaire seul.

Derrière chaque immense fortune se trouvent une infrastructure collective, une situation historique, des technologies découvertes par d’autres, des travailleurs et une grande part de hasard. À cela s’ajoute l’héritage, qui permet de commencer la compétition avec plusieurs vies d’avance.

Le limitarisme ne nie pas le mérite individuel. Il refuse simplement d’en faire une explication magique autorisant une personne à capter indéfiniment les fruits d’un système auquel toute la société a contribué.

L’urgence écologique lui fournit un autre argument. Les personnes les plus riches consomment généralement davantage, voyagent plus souvent en avion, possèdent plusieurs logements et investissent dans des activités fortement émettrices. Leur empreinte ne provient donc pas uniquement de leur train de vie visible, mais aussi de l’utilisation de leur capital.

Il serait difficile de demander à des millions de personnes de réduire leur chauffage, leur alimentation ou leurs déplacements tout en considérant comme intouchables les jets privés, les yachts géants et les investissements climaticides.

La sobriété devient politiquement intenable lorsqu’elle n’est exigée que de ceux qui consomment déjà le moins.

Le rapport mondial sur les inégalités publié en 2026 montre l’ampleur du déséquilibre : les quelque 0,001 % les plus riches de la planète, soit moins de soixante mille personnes, possèdent ensemble plusieurs fois le patrimoine de la moitié la plus pauvre de l’humanité.

À ce niveau, nous ne parlons plus de confort, ni même de luxe. Nous parlons d’une concentration historique de ressources et de pouvoir.

Comment appliquer le limitarisme ?

La réponse la plus brutale consisterait à instaurer un impôt de 100 % au-delà d’un montant déterminé. À partir du plafond, toute richesse supplémentaire serait transférée à la collectivité.

Une telle mesure aurait l’avantage de la clarté, mais elle poserait immédiatement d’immenses difficultés. Comment évaluer chaque année une entreprise non cotée, une œuvre d’art ou une propriété exceptionnelle ? Que faire d’un fondateur dont la société prend soudainement beaucoup de valeur, mais qui ne possède pas les liquidités nécessaires pour payer l’impôt ? Comment empêcher la dissimulation des actifs, les montages juridiques ou le départ vers un autre pays ?

Un plafond de richesse ne peut donc pas fonctionner comme un simple couperet fiscal posé au milieu d’une économie inchangée.

Le limitarisme sérieux suppose un ensemble de mesures : fiscalité réellement progressive sur les revenus et le capital, taxation des plus-values, limitation des niches, lutte contre les paradis fiscaux, transparence sur les propriétaires réels des sociétés, impôt sur les successions mieux conçu, coopération internationale et contrôle de l’influence de l’argent sur la politique.

Il pourrait également encourager le partage de la propriété des entreprises, la participation des salariés aux bénéfices, les fondations d’intérêt général ou le transfert progressif d’actions à la collectivité. Son objectif n’est pas nécessairement de confisquer un matin la fortune des milliardaires, mais de construire un système qui cesse d’en fabriquer.

Les objections au limitarisme sont néanmoins sérieuses.

La première concerne le caractère arbitraire de la limite. Pourquoi dix millions plutôt que cinq, vingt ou cinquante ? Une famille nombreuse ne possède pas les mêmes besoins qu’une personne seule. Un million d’euros ne représente pas la même chose à Paris, dans une ville moyenne ou dans un pays sans protection sociale.

Une limite rigide risquerait également de décourager certains entrepreneurs. Pourquoi continuer à développer une entreprise si toute création de valeur supplémentaire doit être abandonnée ? La perspective d’une immense récompense peut stimuler l’innovation, l’investissement et la prise de risque.

Les défenseurs du limitarisme répondent que la plupart des scientifiques, médecins, artistes et entrepreneurs ne travaillent pas uniquement dans l’espoir de devenir milliardaires. La reconnaissance, la liberté, la passion, le pouvoir de créer et un niveau de vie très confortable constituent déjà de puissantes motivations.

Entre empêcher toute réussite et autoriser l’accumulation de cent milliards d’euros, il existe une marge considérable.

Le risque de fuite des capitaux ne peut pas non plus être balayé d’un revers de main. Plusieurs impôts sur la fortune ont produit des recettes limitées, des stratégies d’évitement coûteuses et des départs de contribuables. L’OCDE elle-même reconnaît les difficultés de valorisation, les coûts administratifs et les risques de contournement.

Cela ne prouve pas que toute fiscalité du patrimoine soit impossible. La Suisse en applique une depuis longtemps et les progrès de l’échange international d’informations rendent certaines dissimulations plus difficiles. Mais une politique strictement nationale, remplie d’exemptions et facilement contournable, risque de frapper surtout les patrimoines visibles et immobiles tout en épargnant les fortunes les mieux conseillées.

Le limitarisme ne peut fonctionner qu’avec une administration compétente et une coordination dépassant les frontières.

Une autre critique concerne l’État. Donner davantage d’argent à la puissance publique ne garantit pas qu’il sera correctement employé. Un gouvernement peut être inefficace, clientéliste ou corrompu. Les recettes supplémentaires peuvent disparaître dans des dépenses inutiles sans améliorer la vie des plus pauvres.

Cette objection est légitime, mais elle ne résout pas le problème de la concentration privée. Qu’un État puisse mal utiliser l’argent ne démontre pas qu’un milliardaire possède une légitimité supérieure pour décider de l’intérêt général. Cela rappelle seulement que la redistribution doit être accompagnée de transparence, de contrôle démocratique et d’une véritable évaluation des politiques publiques.

Le limitarisme n’est donc pas une solution simple. Il soulève des problèmes économiques, juridiques et philosophiques considérables. Son mérite est ailleurs : il oblige à regarder une anomalie que nos sociétés ont fini par considérer comme naturelle.

Nous acceptons de limiter la vitesse, la pollution, les monopoles, le temps de travail et le financement des campagnes électorales. Nous limitons la liberté individuelle lorsque son exercice menace les droits des autres ou le fonctionnement de la collectivité.

Pourquoi la richesse serait-elle la seule puissance humaine à ne devoir rencontrer aucune frontière ?

La vraie question n’est pas de savoir si les riches sont moralement bons ou mauvais. Elle n’est pas davantage de déterminer si Bernard Arnault, Elon Musk ou Jeff Bezos « méritent » personnellement leur fortune.

Elle consiste à se demander si une démocratie peut durablement survivre lorsque quelques individus disposent de ressources comparables au budget de certains États.

On peut juger irréaliste le plafond proposé par Ingrid Robeyns. On peut préférer une fiscalité progressive à une limite absolue. On peut craindre que le remède soit mal conçu ou économiquement contre-productif.

Mais on ne peut plus faire comme si l’accumulation extrême était une simple affaire privée.

Lorsqu’une fortune permet de peser sur une élection, d’orienter l’information, de décider de l’avenir d’un territoire ou d’émettre en quelques heures ce que d’autres produisent en plusieurs années, elle devient une question politique.

Le limitarisme ne déclare pas la guerre à la réussite. Il demande à quel moment la réussite économique cesse d’agrandir la liberté de celui qui possède pour commencer à réduire celle des autres.

Et cette question, bien plus encore que le choix d’un plafond, mérite enfin d’être posée.

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