Je dessine depuis toujours .
Avec le temps, une attention s’est précisée
dans cette pratique : observer ce qui arrive à
une couleur lorsqu’une autre vient prendre
place à côté d’elle.
Un rose seul est un rose.
Je place un rouge à côté de lui.
Matériellement, le rose n’a pas changé. Je n’ai
modifié ni sa couleur ni sa matière. Pourtant,
ce n’est déjà plus exactement le même rose
que je perçois.
La proximité du rouge fait apparaître une
autre teinte.
C’est elle que je vois.
Mes années d’enseignement m’ont permis de
mesurer cet écart. Là où des élèves voyaient
un rose à côté d’un rouge, je percevais aussi
la teinte produite par leur proximité. Le rose
restait celui qui avait été posé sur le papier,
mais une autre réalité colorée apparaissait
dans ma perception.
Et je dessine aussi avec elle.
Mon dessin ne se construit donc pas
seulement avec les couleurs que je pose. Il se
construit avec ce qu’elles font apparaître
lorsqu’elles sont mises en présence.
Deux couleurs sont sur la feuille.
Une autre possibilité colorée apparaît.
Elle n’a pas été déposée sur le papier.
Pourtant, elle agit dans le dessin.
Si j’approche une troisième couleur, je ne
l’approche plus seulement des deux couleurs
initiales. Je l’approche aussi de ce que leur
proximité a fait apparaître.
Le dessin se construit ainsi avec davantage
que ce qui est matériellement présent sur la
feuille.
Il en va de même pour les formes. Une forme
seule produit une présence. Une seconde
vient à proximité. Chacune reste distincte,
mais leur mise en présence fait apparaître
quelque chose qui n’existait dans aucune des
deux séparément.
J’y ai découvert très tôt que rien n’existe
seul, qu’une couleur change au contact d’une
autre couleur, qu’une forme change au
contact d’une autre forme, que le sens naît
souvent de la rencontre davantage que des
éléments eux-mêmes.
C’est à cet endroit que mon attention travaille.
Entre ce qui est posé et ce que j’en perçois.
Je n’applique pas une règle de couleur ou de
composition. Je travaille avec ce que la mise
en présence fait apparaître.
C’est là que j’apprends.
Dans l’attention portée à une couleur qui n’a
pas été posée, à une variation qui n’a pas été
dessinée, à ce qui advient perceptible sans
être matériellement présent.
Un rose est posé.
Un rouge vient à côté de lui.
Une troisième réalité colorée apparaît dans
ma perception.
Je la vois.
Je la prends en compte.
Elle devient l’une des matières du dessin.
