Un dessin commence bien avant la
première ligne.
Il arrive avec ce que les dessins précédents
ont laissé derrière eux : des relations
éprouvées, des écarts, des couleurs qui ont
déjà agi les unes sur les autres, des
conséquences que je n’avais pas prévues.
La feuille est nouvelle. Le point de départ ne
l’est jamais tout à fait.
Chaque rencontre modifie les conditions
des rencontres suivantes.
Chaque découverte ouvre un territoire qui
n’existait pas auparavant.
Chaque nuance reconnue rend
perceptibles d’autres nuances encore.
Rien ne reste isolé.
Rien ne s’arrête à la feuille terminée.
Pourtant, chaque dessin existe pleinement
par lui-même. Il possède ses propres
relations, son équilibre, son espace. Il peut
être regardé seul, sans avoir besoin de
connaître ceux qui l’ont précédé ni ceux qui
viendront après lui.
Son autonomie n’interrompt pas la langue
dont il fait partie.
Ce qui apparaît dans un dessin continue
d’agir lorsqu’il est achevé.
Le rose d’aujourd’hui participe déjà aux
couleurs de demain.
La ligne d’aujourd’hui influence déjà les
trajectoires futures.
Les conséquences observées deviennent
les conditions de nouvelles explorations.
Une couleur rencontrée, une proximité
éprouvée, une ligne déplacée changent ce qui
devient possible ensuite. Elles ne déterminent
pas le dessin suivant. Elles font désormais
partie de ce qu’il porte avec lui.
Comme si chaque dessin déposait
silencieusement une couche supplémentaire
dans la géographie intérieure à partir de
laquelle les dessins suivants pourront naître.
Cette géographie se modifie sans effacer ce
qui la précède. Chaque dessin y prend place
tout en demeurant distinct.
Je construisais les conditions des dessins
à venir.
Je ne réalise ni une suite d’images
indépendantes ni les fragments d’une seule
image qui resterait à achever. Chaque dessin
est entier. Chacun porte quelque chose de
ceux qui l’ont précédé.
Il ne les prolonge pas en les répétant. Il
poursuit une langue dont chaque dessin
déplace les possibilités.
Une rencontre en autorise une autre. Une
conséquence déplace une direction. Une
nuance ouvre un choix qui n’existait pas
encore.
Le dessin suivant ne commence jamais
exactement au même endroit.
Quelque chose le précède, mais rien ne
le détermine.
Ce qui a été découvert demeure actif. Ce qui
adviendra reste inconnu.
Chaque dessin peut ainsi s’arrêter à ses
propres limites, tandis que la langue, elle,
continue.
Chaque feuille terminée déplace le point
depuis lequel la suivante pourra commencer.
