J’observe, j’apprends, je mémorise.
Je découvre ce qu’une couleur devient
lorsqu’elle rencontre une autre couleur, ce
qu’une ligne révèle lorsqu’elle traverse une
forme, ce qu’une proximité rend possible.
Chaque rencontre enrichit le langage,
chaque conséquence en révèle une nuance
nouvelle, chaque dessin ajoute une possibilité
au dictionnaire, non pas un dictionnaire de
définitions, un dictionnaire d’expérience, un
dictionnaire de transformation, un dictionnaire de
devenir.
Ce dictionnaire ne définit rien. Il conserve ce
qui s’est produit. Une couleur n’y possède
pas de signification définitive, une ligne
aucune fonction stable. Tout dépend de ce
qui rencontre, traverse, rapproche ou
déplace.
Dessiner ne consiste plus seulement à
produire des formes.
Je participe au développement d’une
langue vivante.
Les couleurs en sont le vocabulaire, les
formes en sont la grammaire, les rencontres
en sont la syntaxe, et les transformations qui
en naissent en deviennent le sens.
Cette langue se constitue en même temps
que je la pratique. Chaque dessin ajoute une
relation qui n’existait pas encore, déplace
celles que je connaissais et ouvre d’autres
rapports entre les formes.
Je provoque des rapprochements, déplace
les rapports, éprouve des combinaisons.
Je compose de nouvelles phrases, j’explore
de nouvelles possibilités, j’ouvre de nouveaux
territoires.
Et la langue s’agrandit, mais quelque chose
d’autre s’agrandit également.
À mesure que cette langue se développe, ma
perception change avec elle.
Mon regard devient plus attentif à
certaines nuances, mon attention reconnaît
des relations qu’elle ne savait pas voir
auparavant.
Des rapprochements deviennent lisibles,
des résonances deviennent perceptibles.
Une relation découverte dans le dessin
devient une possibilité supplémentaire pour le
regard. Ce qui n’était pas distingué peut
désormais l’être. Ce qui n’était pas relié peut
entrer en relation.
Le dessin transforme ainsi les conditions
depuis lesquelles je perçois.
Le dictionnaire ne grandit pas seulement
sur le papier.
Il grandit aussi à l’intérieur de moi.
À mesure que la langue du dessin s’agrandit,
mon champ perceptif s’agrandit avec elle.
