Éditorial

Avec l’IA, il va falloir réapprendre à douter de tout

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Avec l'IA, il va falloir réapprendre à douter de tout

Il se passe quelque chose d’assez vertigineux sous nos yeux. Depuis quelques mois, on voit circuler de plus en plus de photographies et de vidéos générées par intelligence artificielle qui deviennent pratiquement indétectables à l’œil nu. Les défauts grotesques des débuts disparaissent. Les mains ont retrouvé cinq doigts, les visages ne fondent plus dans le décor et les mouvements deviennent crédibles. Une personne peut parler alors qu’elle n’a jamais prononcé ces mots. Une scène peut sembler avoir été filmée alors qu’elle n’a jamais existé.

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Évidemment, c’est inquiétant.

Mais je dois avoir un problème : moi, ça me passionne.

Non pas parce que je me réjouirais de voir le mensonge devenir industriel, mais parce que cette révolution technologique nous oblige brutalement à nous poser une question que nous avions peut-être cessé de nous poser : pourquoi croyons-nous ce que nous croyons ?

Pendant plus d’un siècle, la photographie puis la vidéo ont bénéficié d’un statut particulier. Une photographie pouvait mentir, bien sûr. On pouvait la recadrer, la mettre en scène, la sortir de son contexte, la retoucher. Mais il restait derrière elle cette idée extrêmement puissante : « ça a eu lieu ».

Roland Barthes parlait du « ça-a-été » de la photographie. Quelque chose avait nécessairement été devant l’objectif.

L’intelligence artificielle est en train de faire exploser ce contrat.

Désormais, « je l’ai vu en vidéo » ne signifiera plus nécessairement grand-chose.

Et c’est considérable.

Nous allons devoir apprendre à regarder une image comme nous aurions toujours dû le faire : en nous demandant qui la produit, pourquoi elle existe, d’où elle vient, dans quel contexte elle nous est présentée et qui a intérêt à ce que nous y croyions.

Autrement dit, l’IA ne crée peut-être pas seulement une crise de la vérité. Elle révèle aussi à quel point nous avions pris de mauvaises habitudes avec elle.

J’ai essayé, à ma toute petite échelle, de transmettre quelque chose de cet ordre à mes filles lorsqu’elles étaient enfants.

J’utilisais énormément le second degré avec elles. Je pouvais leur raconter quelque chose avec le plus grand sérieux avant de leur laisser comprendre que je venais de les mener en bateau. C’était ludique, parfois absurde, et derrière le jeu se cachait une idée assez simple : ne me croyez pas simplement parce que je suis votre père.

Vérifiez.

Réfléchissez.

Demandez-vous si ce que je raconte tient debout.

Et surtout, autorisez-vous à penser que l’adulte qui se trouve devant vous peut se tromper, plaisanter, exagérer ou raconter n’importe quoi.

Je ne voulais évidemment pas leur apprendre que rien n’était vrai. Ce serait exactement l’inverse de l’esprit critique. Je voulais leur apprendre qu’entre croire tout et ne croire en rien existe un espace beaucoup plus intéressant : celui du jugement.

Aujourd’hui, ce sont deux jeunes femmes intelligentes, capables de construire leur propre vision du monde, et je pense que cette petite école familiale du doute y a peut-être contribué.

C’est précisément ce dont les générations qui arrivent vont avoir besoin.

Car le véritable danger de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas que nous croyions toutes les fausses images.

Le danger pourrait être exactement l’inverse : que nous finissions par ne plus croire aucune image.

Imaginez un instant ce monde-là.

Une vidéo montre une violence policière ? « C’est de l’IA. »

Un responsable politique est filmé en train de tenir des propos scandaleux ? « Deepfake. »

Une photographie documente un crime de guerre ? « Générée par ordinateur. »

Une personnalité est prise en flagrant délit ? « Fake. »

À partir du moment où tout peut être fabriqué, tout ce qui est authentique peut également être présenté comme fabriqué.

Voilà le paradoxe passionnant et terrifiant de cette révolution.

Le faux devient plus crédible au moment même où le vrai devient plus facile à nier.

Nous entrons donc moins dans l’époque du mensonge que dans celle de l’incertitude.

Et cela va demander une véritable éducation.

On parle beaucoup d’apprendre aux enfants à utiliser l’intelligence artificielle. Très bien. Mais il faudrait surtout leur apprendre à vivre dans un monde où elle existe.

Cela signifie apprendre à chercher une source, à comparer plusieurs informations, à identifier l’auteur d’une image, à comprendre la différence entre une preuve et une impression, à reconnaître ses propres biais et, surtout, à accepter cette phrase devenue presque insupportable à l’époque des réseaux sociaux : « Je ne sais pas. »

Nous avons pris l’habitude d’avoir un avis sur tout en trente secondes.

L’IA pourrait paradoxalement nous obliger à retrouver la patience du doute.

Et le doute n’est pas la faiblesse de l’intelligence.

Il en est probablement l’une des conditions.

Ce qui m’inquiète davantage que les progrès de l’intelligence artificielle, ce serait une société composée d’individus incapables de remettre en question ce qui apparaît sur leur écran. Parce qu’avant même Midjourney, ChatGPT, les deepfakes et les générateurs vidéo, la propagande existait déjà. La manipulation existait déjà. Les photographies truquées existaient déjà. Les rumeurs existaient déjà.

L’être humain n’a pas attendu l’intelligence artificielle pour mentir.

Il vient simplement de s’offrir des outils extraordinairement performants pour le faire.

Alors oui, le monde qui arrive est fou. Oui, il est désarçonnant. Oui, il y aura des manipulations politiques, des escroqueries, des réputations détruites par de fausses vidéos et probablement des crises provoquées par des images qui n’auront jamais existé.

Il serait naïf de le nier.

Mais je refuse également cette manière très humaine d’accueillir chaque révolution technologique en annonçant immédiatement l’effondrement de la civilisation.

L’IA nous pose des problèmes considérables. Elle nous offre aussi une occasion assez extraordinaire : celle de remettre l’esprit critique au centre de notre rapport au monde.

Une photographie n’est pas la vérité.

Une vidéo n’est pas la vérité.

Un journaliste n’est pas la vérité.

Un influenceur n’est pas la vérité.

Une intelligence artificielle n’est évidemment pas la vérité.

Et moi non plus.

Ce sont des sources, des regards, des documents, des récits, des outils qu’il faut confronter au réel.

Nous allons devoir réapprendre quelque chose que nous n’aurions peut-être jamais dû oublier : voir n’est pas savoir.

Personnellement, cette perspective m’inquiète autant qu’elle m’enthousiasme.

Parce qu’un monde dans lequel il faut questionner davantage ce que l’on nous montre est certainement plus inconfortable.

Mais il peut aussi devenir plus intelligent.

À condition de ne pas remplacer la crédulité par la paranoïa.

Douter de tout ne signifie pas croire que tout est faux.

Cela signifie accepter de chercher.

Et peut-être que, dans le monde qui arrive, la vérité ne sera plus ce que l’on voit.

Elle sera ce que l’on prend le temps de vérifier.

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