Je vois des choses que les autres ne voient pas.
Je peux l’écrire aujourd’hui simplement. Pendant
longtemps, je n’ai pas su que cette différence
existait.
Je distingue une forme, son contour, sa matière,
sa place. Mais mon attention ne s’arrête pas à ses
limites. Elle reçoit en même temps des variations
beaucoup plus faibles : une lumière qui modifie
une surface, une couleur déplacée par une autre,
une différence infime de densité, un intervalle,
une ombre à peine présente, l’espace autour
d’une forme et la manière dont il agit sur elle.
La chose reste distincte.
Tout ce qui l’affecte appartient pourtant à ce que
je vois.
L’imperceptible n’est pas imperceptible
pour moi.
J’ai compris l’ampleur de cet écart en enseignant
le dessin.
Pendant vingt-cinq ans, j’ai regardé avec d’autres.
Je pouvais désigner précisément une nuance.
Montrer où elle se trouvait. Chercher les mots.
Reprendre autrement. Conduire le regard jusqu’à
l’endroit exact où, pour moi, elle était présente.
Et parfois, rien ne passait.
La personne regardait au même endroit.
Elle ne voyait pas.
Nous regardions la même chose. Nous ne
voyions pas la même chose.
Cette expérience répétée a changé ma
compréhension du regard.
Je pensais que l’attention pouvait être conduite.
Qu’il suffisait parfois d’indiquer une nuance pour
qu’elle apparaisse. Mais certaines perceptions
résistaient à cette transmission.
Entre deux regards demeurait un écart.
Non pas entre ce qui existait et ce qui n’existait
pas. La lumière était là. La couleur était là. La
matière était là.
Mais nous n’y avions pas accès de la
même manière.
Le langage rencontrait la même limite.
Je pouvais nommer. Décrire. Désigner.
Les mots pouvaient conduire jusqu’à un endroit.
Ils ne pouvaient pas faire advenir chez l’autre
l’expérience que j’en avais.
Je pouvais dire ce que je voyais. Je ne
pouvais pas le faire voir.
C’est dans cet écart que le dessin prend pour moi
une autre fonction.
Je ne dessine pas pour restituer fidèlement une
chose déjà visible. La justesse d’une proportion
ou la maîtrise d’une forme ne suffisent pas à ce
que je cherche.
Le dessin commence là où la transmission résiste.
Une intensité faible. Une modification presque
insaisissable. La rencontre de deux couleurs. Une
matière qui change sous la lumière. Un espace qui
agit sur une forme. Tout ce qui pourrait rester
secondaire entre dans le dessin avec la même
nécessité que ce qui s’impose immédiatement au
regard.
Je ne dessine pas un monde caché.
Ce monde est devant nous.
Mais nous ne le percevons pas tous de la
même manière.
Le dessin ne peut abolir cette différence. Il ne
peut garantir que l’autre verra ce que je vois. Il
peut cependant donner une forme à ce qui,
autrement, resterait contenu dans mon
expérience.
Alors quelque chose devient partageable sans
devenir identique.
L’autre ne voit peut-être toujours pas ce que
j’ai perçu.
Là où je ne peux pas faire voir, je peux
encore dessiner.
