Je sors pour marcher. Les premières minutes
ne ressemblent jamais à celles qui suivront.
Mon corps le sait avant moi : il lui faut un
temps pour quitter l’immobilité et trouver une
autre mesure.
L’entrée dans le mouvement est d’abord
vécue comme une agression. Le corps
résiste, le souffle hésite. Chaque départ
possède quelque chose d’un arrachement.
Il faut traverser ces premières minutes. La
chaleur gagne la peau, la respiration s’ouvre,
les résistances diminuent. Le rythme
s’installe, le mouvement cesse d’être un effort
pour devenir un passage.
À partir de là, je ne vois plus de la
même façon.
Je vois les couleurs, les fleurs, l’eau qui
s’écoule sous un petit pont. Mais je ne les vois
pas vraiment comme des objets. Je les
rencontre autrement. L’eau devient un
mouvement, les fleurs deviennent des
présences.
Le paysage est le même, mais la répartition
de mon attention a changé. Certaines
informations reculent ; d’autres gagnent en
précision. Une matière, une variation de
température, une vitesse, un éclat suffisent à
modifier la profondeur de ce que je perçois.
Une plume d’oiseau d’hiver repose sur le
sol. Je ralentis.
Elle ne représente rien. Elle ne raconte rien.
Sa présence modifie pourtant l’échelle de
l’instant. Pendant quelques secondes, ce qui
pèse presque rien prend davantage de place
que ce qui s’impose par le bruit et le
mouvement.
Les voitures continuent de passer, je le
sais, mais elles n’occupent plus le premier
plan.
Elles sont toujours là. Leur importance a
changé. Mon attention ne mesure pas le réel
selon la taille, le volume ou l’utilité. Elle
redistribue les places.
Mon travail commence souvent dans ce
renversement. Je ne cherche pas un objet à
représenter. Le dessin s’engage lorsqu’une
relation atteint une intensité qui la rend
impossible à négliger.
Cette manière de percevoir m’a souvent
donné l’impression de vivre légèrement à
côté.
Je sais maintenant que cet écart n’est pas
une absence au monde. Il me donne accès à
une autre distribution de ce qui compte.
Je ne dessine pas depuis le centre de ce qui
s’impose. Je dessine depuis ce léger
décalage où l’infime peut passer au premier
plan.
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