Né en 1949, docteur en histoire médiévale, Antoine Franzini est aujourd’hui chercheur associé au laboratoire Analyse comparée des pouvoirs de l’Université Gustave Eiffel. Sa thèse, soutenue en 2003, portait sur la politique et la société corses au XVe siècle. Ce travail monumental allait devenir en 2005 La Corse du XVe siècle. Politique et société, l’un de ses ouvrages de référence.
Mais réduire Antoine Franzini au médiéviste serait manquer l’essentiel. Au fil des années, son regard s’est déplacé vers l’époque moderne, les révolutions corses, la formation d’une conscience politique insulaire, les institutions, la religion, les élites, les conflits de familles, les circulations culturelles. Autrement dit : moins une collection de grands hommes qu’une tentative pour comprendre comment une société devient ce qu’elle est.
Son travail possède une particularité précieuse dans une île où l’Histoire entretient forcément des rapports passionnels avec l’identité : Franzini cherche moins à confirmer les récits qu’à les éprouver. La Corse n’est chez lui ni une éternelle victime, ni un décor romantique, ni un peuple figé dans une identité immuable. Elle est un espace méditerranéen traversé par Gênes, Rome, l’Italie, la France, l’Europe, les réseaux commerciaux et religieux, les ambitions locales et les bouleversements politiques.
C’est particulièrement évident dans son imposant Un siècle de révolutions corses. Naissance d’un sujet politique, 1729-1802, publié chez Vendémiaire en 2017. Près de six cents pages pour raconter cette période vertigineuse où l’île passe des soulèvements contre la domination génoise à l’expérience paoliste, à la conquête française, aux secousses de la Révolution et à l’épisode anglo-corse. Franzini y montre surtout que la Corse du XVIIIe siècle n’est pas une périphérie attendant que l’Histoire vienne la chercher. Elle est elle-même un laboratoire politique observé par l’Europe.
Pascal Paoli traverse évidemment ce travail. Mais Franzini évite précisément le piège qui consiste à transformer toute une époque en biographie d’un héros. Ce qui l’intéresse est le monde autour de Paoli : les communautés villageoises, les rapports de pouvoir, les révoltes fiscales, les familles, les assemblées, les idées nouvelles et cette lente apparition d’un sujet politique corse.
Cette manière de travailler l’a également conduit vers des terrains moins spectaculaires mais passionnants. Avec L’Accademia dei Vagabondi, publié en 2019, il ressuscite une académie de belles-lettres active en Corse aux XVIIe et XVIIIe siècles. Derrière un titre presque romanesque apparaît une Corse cultivée, lettrée, connectée à l’espace intellectuel italien, bien plus éloignée du cliché d’une île culturellement isolée qu’on ne pourrait l’imaginer.
Il y a chez Franzini un goût évident pour ces documents qui semblent secondaires jusqu’au moment où quelqu’un prend la peine de vraiment les lire. Les visites apostoliques des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, auxquelles il a consacré un important travail scientifique, constituent par exemple une extraordinaire radiographie de la société corse : églises, pratiques religieuses, objets, communautés, habitudes quotidiennes. Avec Louis Belgodere de Bagnaja, il a notamment dirigé un vaste ouvrage consacré aux visites apostoliques en Balagne, publié en 2020.
Et puis il y a Lama.
Le village de l’Ostriconi occupe une place particulière dans son parcours. Dès 1992, Franzini lui consacrait Lama dans l’Ostriconi. Pouvoirs et terroirs en Corse au Moyen Âge. Plus de trente ans plus tard, on le retrouve encore sur ce terrain, entre patrimoine, recherche et transmission. Il participe aux travaux historiques concernant le village et sa région et s’est fortement impliqué dans le Congrès historique de la Corse, dont il coordonne le comité scientifique.
Cette fidélité dit quelque chose de son travail. Antoine Franzini peut étudier les grandes transformations politiques européennes sans jamais perdre de vue une vallée, une église, un registre, une famille ou un village. L’histoire générale et la microhistoire ne s’opposent pas : elles s’éclairent mutuellement.
Il est aussi devenu l’un de ces historiens capables de sortir du seul cercle universitaire. Conférences, rencontres publiques, radio : sa présence dans le débat permet de remettre de la nuance là où l’histoire corse peut vite devenir matière à slogans. En 2024, France Culture faisait notamment appel à lui pour évoquer Pascal Paoli et cette période où la petite île méditerranéenne devint, pour quelques décennies, un étonnant foyer d’expérimentation politique.
C’est probablement là que réside l’intérêt d’Antoine Franzini aujourd’hui. À une époque où chacun semble vouloir trouver dans le passé la justification parfaite de ses convictions présentes, il fait exactement l’inverse, il accepte que les archives compliquent l’histoire.
Et la Corse en a particulièrement besoin. Car aimer un territoire ne consiste pas nécessairement à embellir son passé. Cela peut aussi consister à le regarder assez attentivement pour accepter ses contradictions, ses zones grises, ses influences extérieures, ses déchirements et ses inventions.
Antoine Franzini travaille depuis plusieurs décennies à cette Corse-là. Une Corse moins simple. Et donc beaucoup plus passionnante.
