Je ne regarde pas un dessin, je le traverse.
J’entre dans un territoire où les séparations
ordinaires perdent leur netteté. Sensations,
souvenirs, émotions et couleurs n’y occupent
plus des places distinctes.
Depuis toujours, j’absorbe le monde, les
lumières, les regards, les saisons, les
absences, les atmosphères, les silences, les
joies minuscules, les douleurs sans nom.
Tout cela se dépose en moi sans conserver
nécessairement son origine. Une mémoire
sensorielle se constitue à l‘écart du récit et
continue d’agir hors de ma conscience.
Je ne collectionne pas des souvenirs, je
recueille des présences.
Rien ne disparaît vraiment. Les choses
changent seulement de forme à l’intérieur de
nous.
Lorsque je dessine, cette réserve devient
accessible. Je n’y retrouve ni scènes intactes
ni histoires à raconter. Ce qui revient a perdu
son nom : une intensité, une température, une
qualité de silence. Une couleur suffit parfois à
remettre l’ensemble en mouvement.
Ce qui n’avait pas de forme rencontre
la matière.
Je ne cherche pas une image, je cherche
l’instant où quelque chose commence à
exister.
Avec le temps, j’ai de moins en moins le
sentiment de fabriquer le dessin. J’agis, mais
le trait entraîne des conséquences que je
n’avais pas prévues. Je les suis, les déplace,
leur réponds. Entre décision et découverte, le
dessin trouve sa nécessité.
Puis le rythme change.
Le dessin ne demande plus rien.
Je reconnais sa fin avant de pouvoir
l’expliquer. Une tension s’est retirée. Aucun
élément ne réclame davantage.
Il a trouvé sa respiration.
À cet instant se mêlent la gratitude de ce qui
vient d’avoir lieu et le manque de devoir le
quitter. La durée n’a plus été comptée. Elle a
eu une densité.
C’est aussi cette densité que je cherche dans
le dessin.
Là, les distinctions ne sont pas encore
établies : la couleur avant son nom, le
souvenir avant le récit, l’émotion avant le mot.
Rien n’est assigné à une seule signification.
Plusieurs directions restent ouvertes.
Le dessin me ramène vers cette zone où les
choses ne sont pas encore séparées.
Ce qui m’émeut dépasse alors le fait de
créer : qu’il y ait quelque chose plutôt que
rien. Une lumière. Une conscience. Une
mémoire. La possibilité d’être atteinte par ce
qui existe hors de soi.
Je ne me suis jamais habituée au miracle
d’être là.
Et ce qui m‘atteint peut atteindre un autre.
Car au fond, je ne cherche pas à
transmettre un message.
Je ne veux ni expliquer ce que je vois ni
demander à l’autre de voir comme moi. Une
expérience peut en rencontrer une autre sans
avoir à lui ressembler.
Je cherche une résonance.
Non la reconnaissance de ce que je suis, mais
celle de ce que nous pouvons éprouver l’un et
l’autre sans l’éprouver de la même manière.
Comme deux alpinistes sur des versants
opposés qui découvriraient soudain qu’ils
appartiennent depuis toujours à la même
montagne.
Le dessin cesse alors d’être seulement une
image. Deux expériences peuvent s’y
approcher sans se confondre. Elles
demeurent distinctes sans rester étrangères
l’une à l’autre.
Nous ne sommes pas là pour résoudre
le mystère. Nous pouvons lui répondre.
Je ne dessine pas pour retenir ce
qui passe.
Je dessine pour lui tenir compagnie.
Accompagner plutôt que retenir. Laisser ce
qui a été éprouvé poursuivre son chemin hors
de moi.
Je dessine pour répondre à la présence
du monde.
Dessiner est ma manière de répondre au
fait d’exister.
