Une couleur peut suffire à faire basculer
un dessin.
Elle vient d’être posée et déjà l’ensemble n’est
plus exactement le même. Avant que je
puisse expliquer ce qui s’est produit, je le
sais.
Je sais presque immédiatement lorsqu’une
couleur va déstabiliser un dessin.
Cette perception précède le raisonnement.
Quelque chose se déplace, une tension
apparaît, une gravité se modifie, comme si
l’espace entier de l’image venait d’être
légèrement incliné.
Formes et couleurs n’existent jamais
séparément dans ma perception. Ce qui
m’importe se joue entre elles : dans les
tensions qui circulent, les rapports qui se
déplacent, ce qu’une intervention autorise -
ou interdit désormais.
Car une couleur n’arrive jamais seule, elle
arrive avec un monde, avec les formes qu’elle
autorise, les équilibres qu’elle rend possibles,
les tensions qu’elle provoque, les chemins
qu’elle ouvre, les futurs qu’elle condamne.
Une variation presque imperceptible suffit. Ce
qui pouvait encore advenir l’instant précédent
se ferme ; autre chose s’ouvre. Le dessin a
changé de direction.
Je ne regarde donc pas seulement la couleur.
Je regarde les conséquences de son
existence.
Son apparition redistribue les forces. Elle peut
alourdir une partie du dessin, accélérer une
autre, ouvrir une distance, exercer une
pression.Température, densité, rythme ne
viennent pas s’ajouter à ce que je vois : ils
appartiennent au même événement perceptif.
Je peux sentir son poids avant de pouvoir le
décrire : sa vitesse, sa respiration, sa manière
d’occuper le silence de la page.
Une couleur peut m‘apparaître comme une
matière froide, une autre comme une
vibration chaude, une troisième comme une
tension suspendue dans l’air.
Ces impressions ne relèvent pas de la
métaphore, elles constituent mon expérience
directe.
La couleur ne s’arrête pas au visible.
Température, rythme, volume, mouvement ne
se succèdent pas : ils adviennent ensemble.
Les catégories viennent après.
Une modification minime peut ainsi
réorganiser la totalité du dessin. Rien n’a
simplement été ajouté : toutes les relations se
trouvent affectées par ce qui vient d’avoir
lieu.
Revenir à l’équilibre précédent n’aurait plus de
sens. Le dessin porte désormais cette couleur
et toutes ses conséquences. Il faut poursuivre
depuis elle.
Le dessin reste ouvert. Il ne demande pas à
être résolu.
Une question se déploie dans l’espace,
une question qui prend la forme d’une ligne,
d’une distance, d’une nuance, d’un rythme.
