Un dessin peut sembler terminé et ne
pas l’être.
Je peux l’avoir quitté, avoir rangé les crayons,
être passée à autre chose. Lorsque je le
retrouve, mon regard s’arrête à un endroit
précis. Une ligne, une couleur, un écart
presque imperceptible. Rien qui puisse être
désigné comme une erreur. Pourtant, je sais
que je vais reprendre.
Je passe, je repasse, je reviens, toujours.
Je relie une forme à une autre, une couleur
à une autre, une ligne à une autre.
Je regarde. Puis je regarde encore. Je
vérifie. Puis je vérifie encore.
Je cherche ce qui manque, ce qui résiste,
ce qui n’a pas encore trouvé sa place.
Le premier regard ne suffit pas. Le deuxième
non plus. Il faut revenir jusqu’à ce que le
dessin cesse de retenir une information que je
n’ai pas encore perçue.
Je ne cherche pas la perfection.
Je cherche le moment où reprendre ne
rendrait plus le dessin plus juste, seulement
différent.
Avant cela, les écarts sont infimes. Une
couleur demande une légère modification.
Une ligne prend trop de place. Une autre pas
assez. Quelques millimètres déplacent
l’ensemble.
Alors je relie, je surligne, je renforce,
j’ajoute un fil, puis un autre.
Je tisse, comme si chaque lien comptait,
comme si chaque oubli pouvait ouvrir une
brèche.
Je ne bâcle pas ces choses-là.
On ne bâcle pas ce qui nous maintient en vie.
Je pensais autrefois fabriquer des images. Ce
que je fais ressemble davantage à une veille.
Veiller n’est pas surveiller. Ce n’est pas
contrôler. C’est accorder assez de temps à ce
qui se fait pour percevoir ce qui demande
encore mon intervention.
Une couleur peut rester ainsi. Une ligne doit
encore bouger. Entre deux formes, un écart
suffit parfois à déplacer l’ensemble.
Je regarde la plus petite variation de teinte,
la plus discrète vibration, la micro-goutte
oubliée au bord d’une forme.
Rien n’est insignifiant.
Ce que presque personne ne verra peut
modifier ma perception de tout le dessin.
C’est précisément parce que presque
personne ne le verra que je dois le voir.
Puis vient une autre difficulté : reconnaître le
moment de ne plus intervenir.
Continuer peut devenir une manière de ne
pas savoir mettre de côté.
Je reprends le dessin. Le regard circule. Il ne
bute plus contre une couleur, une ligne, un
Intervalle qui réclame mon retour.
Cette fois, je ne reprends rien.
Je peux m’éloigner.
Il tient seul.
