Dessiner engage une forme d’équilibre.
Le corps trouve son appui, la main avance, et
quelque chose tient. Je n’ai jamais vraiment
su ce qui tenait ainsi : le dessin, ce qui
m’entourait, ou moi-même.
Je dessinais pour ne pas tomber.
Je le pensais ainsi, comme si le trait pouvait
maintenir quelque chose en place.
Aujourd’hui, je ne sais plus si c’est cela qui me
fait dessiner.
À mesure que le dessin avance, cette
nécessité de tenir s’efface. Je distingue
moins clairement ce qui vient de moi et ce qui
vient de lui. Un trait en appelle un autre que je
n’avais pas prévu. Une couleur déplace celle
que je croyais avoir choisie. Ce que je pose
sur la surface revient vers moi autrement.
Alors la main ralentit, le dessin aussi, la
toile est là, silencieuse, vivante.
Dans l’entrelacement de tous ces fils colorés,
je ne cherche plus ce qui pourrait apparaître.
Le dessin agit déjà.
Je ne sais plus très bien de quel côté se
trouve l’action.
Une présence immense, calme, infiniment
simple devient sensible. Je ne sais pas la
nommer. Elle ne vient ni du blanc, ni du trait,
ni des couleurs, mais de ce qui se forme entre
eux.
Je pourrais dire qu’elle est dans le dessin. Ce
serait encore la situer. Je pourrais dire qu’elle
est en moi. Ce serait encore séparer.
À cet endroit du travail, dedans et dehors ne
suffisent plus à décrire ce qui se passe.
Alors je comprends, je ne suis pas venue
créer une image, je suis venue rejoindre cette
présence.
Mais rejoindre n’est pas le mot exact.
Rejoindre suppose encore une distance, un
endroit depuis lequel partir et un autre qu’il
faudrait atteindre.
Or c’est précisément cette distance
qui disparaît.
Ce qui se défait n’est pas le dessin, mais la
séparation que je maintenais entre lui et moi.
Et pendant quelques secondes, avant que
le monde revienne avec ses heures, ses
frontières et ses distances, il n’y a plus de
feuille, plus de dessins, plus de moi.
Seulement une lumière très ancienne qui
continue son travail de naissance.
