Il y a un moment où le dessin change. Ce qui
jusque-là avançait silencieusement commence à
produire une autre sensation. La couleur n’est pas
encore là, mais je sens qu’elle approche.
Comme un animal encore invisible, comme une
constellation avant la nuit, les couleurs arrivent.
Je ne les vois pas, seulement je les entends, je
les traverse.
Le jaune ouvre une chambre derrière le front.
Le bleu éloigne les murs du monde.
Le rouge frappe doucement contre les côtes.
Le noir n’assombrit rien, il agrandit.
Chaque couleur modifie l’architecture secrète
de l’espace.
Chaque couleur déplace la gravité du silence.
Alors je continue.
Non pour représenter, non pour produire, non
pour réussir.
Quelque chose cherche à naître. Cela ne possède
encore ni langage ni visage, mais cela insiste.
Créer consiste à maintenir un passage ouvert,
sans savoir ce qui le traversera.
Alors les fils apparaissent partout.
Ils ne viennent pas après les couleurs. Je
découvre qu’ils étaient déjà là.
Ils traversent les couleurs, ils traversent les
souvenirs, ils traversent les absences, ils traversent
les êtres.
Ils traversent même ce qui n’a jamais eu lieu.
Je les reconnais.
Ils étaient là avant le dessin.
Le dessin les rend simplement visibles.
C’est pour cela que l’araignée me semble
si proche.
Elle ne construit pas contre le vide.
Elle révèle l’espace.
Sa toile rend l’air visible.
Le fil ne remplit pas l’espace. Il rend perceptibles
les relations qui le traversent.
Je crois que mes dessins cherchent la même
chose, rendre visible ce qui relie.
Les passages, les tensions, les attaches
secrètes, la trame silencieuse qui soutient le
monde.
Alors je tisse.
Je tisse avec du temps devenu couleur, je tisse
avec du silence devenu ligne, je tisse avec des
fragments de vie encore chauds.
Je tisse parce qu’une partie de moi connaît ce
geste depuis plus longtemps que ma mémoire.
Je tisse et peu à peu quelque chose tient.
Une architecture fragile, une respiration, un
passage suspendu.
