Art of Juliette

D’un seul tenant.

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« Le monde ne se présente pas toujours dans l’ordre où les mots doivent le dire. »

Lorsque la perception réunit dans un même instant ce que le langage dispose successivement, comment le dessin et l’écriture peuvent-ils la rendre partageable sans la défaire ?

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Rien ne m’arrive séparément.

Ce que je vois entraîne ce que je ressens, ce dont
je me souviens, ce que mon corps reconnaît avant
tout mot. Rien ne vient ensuite. Tout occupe
le même instant.

On m’a appris à isoler : identifier un élément, le
distinguer, puis passer au suivant. Pour
comprendre, il fallait faire de chaque chose une
unité stable.

Ma perception ne suit pas cet ordre.

Une sensation modifie la durée du regard. Un
souvenir entre dans la scène présente sans la
recouvrir. Ce qui se tient devant moi conserve ses
contours sans se détacher de ce qui l’entoure.

La difficulté ne venait pas de l’abondance, mais
de l’ordre qu’il fallait lui imposer : décider ce qui
devait être perçu d’abord et ce qui viendrait
ensuite.

Sur la feuille, cette obligation tombe.

Rien n’attend son tour.

Je peux travailler plusieurs heures dans une zone
restreinte. À l’autre extrémité, une partie que je
n’ai pas touchée prend pourtant un poids
différent. Le geste a un emplacement. Son effet
n’en a pas.

Chaque trait modifie l’ensemble, chaque détail
transforme l’équilibre du tout.

Je ne saisis jamais un élément sans sentir ce qu’il
déplace autour de lui.

Le dessin ne se construit pas par addition.
Chaque intervention reprend ce qui était déjà là et
en modifie la nécessité. Ce que je croyais fixé
change de rôle. Ce qui comptait peu devient
décisif.

L’image ne raconte pas ce que j’ai vu. Elle
conserve la manière dont cela m’est arrivé : tout à
la fois.

Écrire m’impose la succession que la feuille avait
suspendue. Chaque mot prend place avant le
suivant, alors que l’expérience s’est présentée
d’un seul tenant.

La phrase peut cependant revenir, retenir une
sensation, reprendre une image depuis un autre
point. Son avancée ne défait pas nécessairement
ce qu‘elle tente de transmettre.

Le texte ne commente donc pas le dessin. Il étire
dans la durée ce que l’image maintient ensemble.

Le dessin rassemble dans l’espace. L’écriture
déplie dans le temps. Entre eux, l’expérience
change de forme sans se diviser.

Un autre regard n’y retrouve pas ce que j’ai vécu.

Il ne voit pas ce que j’ai vu.

Mais, devant l’oeuvre, plusieurs choses peuvent lui
arriver ensemble.

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