Il y a un moment où le dessin cesse d’être devant
moi. Je suis encore là, devant la feuille, les
couleurs à portée de main, puis quelque chose
bascule. Je ne regarde plus ce que je fais depuis
l’extérieur. J’y suis.
J’entre dans le dessin comme on entre dans
l’eau. Je ne sais jamais exactement laquelle.
Les couleurs arrivent, pas comme des choix,
comme des évidences. Le vert, le jaune, le rose, le
violet. Je ne les invente pas, je les retrouve.
Les lignes aussi. Elles apparaissent avec une
telle justesse qu‘elles semblent avoir existé avant
moi. Je ne construis rien, je retire seulement ce
qui a empêché d’apparaître.
Le dessin se révèle et, dans le même mouvement,
quelques chose en moi apparaît.
Le temps tombe. Les heures cessent de
compter. Le monde recule.
Les obligations, les inquiétudes, les rôles, les
attentes s’éloignent. Tout devient lointain, comme
vu depuis le fond d’une eau calme.
Il ne reste qu’une présence, une attention
entière, une intensité silencieuse.
Quelque chose circule dans les mains, dans la
poitrine, dans le ventre. Une joie physique, une
joie sans objet.
Le dessin avance et plus il avance, moins je
suis là.
J’aime cette disparition, cette suspension, cet
instant où je ne porte plus mon histoire.
Je ne suis plus une femme, plus un âge, plus
un parcours.
Je suis un passage, une membrane.
