Je ne suis pas certaine d’être morte.
Je ne suis pas certaine d’avoir vécu.
Je sais seulement qu’un jour le monde a
cessé de me parvenir.
Je me souviens du bruit du réfrigérateur, de la
lumière dans la cuisine, d’une tasse laissée
sur une table.
Je me souviens de détails.
Le reste est devenu flou.
Quelque chose s’était retiré.
Pas brutalement, pas dramatiquement.
Comme la mer qui recule, centimètre après
centimètre, sans que personne ne s’en
aperçoive.
Je continuais à parler, à travailler, à répondre,
à sourire parfois.
Le décor tenait encore debout, mais je ne
sentais plus le courant.
Les signes étaient là : les épuisements, les
saturations, cette fatigue qui n’était pas une
fatigue. Je les prenais pour des obstacles à
franchir. J’y répondais par davantage
d’efforts.
Faire mieux, faire plus, comprendre
davantage, s’adapter encore, encore, encore,
jusqu’à disparaître derrière l’adaptation elle-
même.
Je cherchais en moi l’endroit qui ne
convenait pas.
Alors je me corrigeais.
Je me surveillais, je m’ajustais, je polissais
mes aspérités.
Je tentais de devenir compatible.
Je ne savais pas que l’on pouvait passer une
vie entière à demander pardon pour une faute
que l’on n’a jamais commise.
Aujourd’hui encore, quelque chose en moi
pleure pour celle que j’étais.
Pas tous les jours, pas avec violence. Comme
une pluie fine, une pluie ancienne.
Je pense à cette enfant, je pense à cette
jeune femme.
À toute l’énergie dépensée pour comprendre
des règles que les autres semblaient recevoir
naturellement.
Je pense à sa solitude.
Je pense à son courage aussi.
Je ne sais pas lequel des deux me bouleverse
le plus.
J’étais sur le seuil, ni dehors ni dedans.
Je regardais les autres entrer dans le monde
avec une aisance qui me fascinait.
Ils semblaient connaître un chemin secret.
Moi, je regardais, j’apprenais, j’observais, je
mémorisais, je traduisais.
Je vivais dans une langue qui n’était jamais
tout à fait la mienne, alors j’ai développé
d’autres formes d’écoute.
Le dessin était l’une d’elles.
Bien avant de pouvoir comprendre ce qui me
séparait des autres, je regardais déjà
autrement. Une distance entre deux formes,
l’inclinaison d’une ligne, la rencontre d’une
surface avec une autre pouvaient retenir toute
mon attention.
Dessiner ne réduisait pas l’écart.
Il me permettait de m’y tenir.
D’en éprouver les proportions, les directions,
les intervalles.
Je n’ai jamais eu besoin que le dessin
m’apprenne à entrer dans le monde.
Il m’offrait une autre possibilité : rester devant
ce qui m’échappait sans avoir à le traduire.
Et tracer depuis cet endroit.
