Art of Juliette

Jusqu’à l’autre.

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Jusqu'à l'autre.

« Une parole ne voyage jamais seule. »

Que devient une intention lorsqu’elle entre dans l’histoire de quelqu’un d’autre ?
Sommes-nous responsables seulement de ce que nous disons, ou aussi de ce que nos paroles deviennent une fois reçues ?
Entre la fidélité à ce que nous voulons transmettre et l’impossibilité d’en maîtriser la réception, jusqu’où va notre responsabilité envers l’autre ?

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Je ne souhaite pas être méchante. Je ne
cherche pas à blesser.

Je crois profondément que la vérité est une
chance : une possibilité de comprendre, de
progresser, de s’ajuster à ce qui est. Je fais
le pari que l’autre est capable d’entendre
le réel, même lorsqu’il est inconfortable, même
lorsqu’il est douloureux.

Dire quelque chose de difficile à quelqu’un,
c’est lui reconnaître cette capacité. Ne pas
choisir à sa place ce qu’il peut supporter. Ne
pas transformer ce qui est au nom de sa
fragilité.
Certaines formes de mensonge semblent
avoir une fonction protectrice. Elles évitent
une blessure, préservent une image,
maintiennent une harmonie provisoire. J’en
comprends la logique. Je ne parviens pas à y
voir une protection durable.

Mentir ne protège pas la relation ; cela
fragilise la confiance. Et sans confiance, le
lien finit par se fissurer.

Cela ne signifie pas que toute vérité doive
être dite immédiatement, ni de n’importe
quelle manière. Je peux attendre, chercher
mes mots, reprendre une phrase, mesurer ce
qui risque de blesser inutilement. La
délicatesse ne m’oblige pas à modifier ce que
j’ai à dire.

Pourtant, ce refus est souvent interprété
exactement à l’inverse de mon intention.
On me trouve parfois arrogante, froide, rigide.
Je respecte trop les liens pour les
construire sur une réalité déformée.

C’est ici que le malentendu commence.

Lorsque je dis une vérité difficile, je parle
d’un fait, d’une situation ou d’un
comportement. L’autre peut entendre
une évaluation de sa valeur. Je formule une
observation, il reçoit un jugement. Je parle
d’un problème, il entend une condamnation.

Une remarque sur un acte devient une parole
sur une personne. Ce qui concernait un
moment semble désigner un être tout entier.

Alors je précise. Je sépare ce que quelqu’un
fait de ce qu’il est. Je cherche des mots plus
exacts, pas des mots moins vrais.

Devant un dessin, je n’attends pas cette
exactitude de celui qui regarde.

Une couleur peut lui faire éprouver autre
chose que ce qu’elle porte pour moi. Un
espace peut réveiller une mémoire dont
j’ignore tout. Je ne lui demande pas de
rejoindre l’endroit précis depuis lequel j’ai
dessiné.
Je lui laisse son regard.

Ce qui m’est évident dans le dessin l’est
beaucoup moins dans une conversation.
J’accepte qu’une forme née de mon
expérience en rencontre une autre et s’y
transforme. Je ne considère pas cet écart
comme une erreur.

Avec les mots, c’est plus difficile.

Si je parle d’un acte et que l’autre entend une
condamnation de sa personne, je cherche
aussitôt où le sens a changé. Je précise, je
reformule. Je voudrais que mes mots lui
parviennent sans perdre la forme de mon
intention.

Ils ne le peuvent pas toujours.

Une parole traverse une histoire qui n’est pas
la mienne. Elle rencontre des peurs, des
souvenirs, des blessures, des significations
que j’ignore. Ce que j’adresse et ce qui est
reçu ne coïncident pas nécessairement.

Je peux répondre de mes mots, de leur
précision, de leur forme, de l’attention avec
laquelle je les adresse. Je ne peux pas
décider entièrement de ce qu’ils deviendront
chez l’autre.

Cette limite ne retire rien à mon exigence. Elle
la déplace.

Dire vrai ne suffit pas. Il me faut apprendre à
laisser à l’autre ce que j’accorde déjà à celui
qui regarde mes dessins : une part qui ne
m’appartient plus.

Sans falsifier ce que je lui confie.

Prendre soin de quelqu’un ne consiste pas
toujours à lui éviter ce qui fait mal. Cela peut
aussi être lui faire assez confiance pour ne
pas décider à sa place de ce qu’il est capable
d’entendre.

C’est l’un des décalages les plus fréquents
de ma vie.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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