Alors oui, j’ai passé une grande partie de
ma vie à parler de vérité alors que je
cherchais autre chose. Je ne cherchais ni à
avoir raison, ni à convaincre, ni même à
comprendre. Je cherchais un lieu où
personne n’aurait besoin de se déguiser pour
être accepté, où les mots pourraient
reposer dans la même lumière que les actes,
où je pourrais croire ce que je vois.
Le mot vérité commence pour moi à
cet endroit.
Dire vrai engage quelque chose de plus
profond qu’une exigence morale. il en va
d’une intégrité intérieure, presque physique :
un accord entre ce que je perçois, ce que je
pense, ce que je ressens et ce que je dis.
Lorsque cet accord se rompt, quelque chose
en moi se désorganise. Le monde ne disparaît
pas. Je ne sais simplement plus avec la même
certitude où prendre appui.
J’ai souvent observé avec étonnement la
facilité avec laquelle les autres semblent
évoluer parmi les sous-entendus, les demi-
vérités, les arrangements avec le réel ou les
silences stratégiques. J’en comprends les
usages. Je ne sais pas faire comme si l’écart
n’existait pas. Lorsqu’un mot affirme une
chose et qu’un acte en montre une autre, la
dissonance demeure, comme une note fausse
qui continue à vibrer alors que tout le monde
semble avoir cessé de l’entendre.
Je vérifie, je doute, je cherche mes appuis.
Dans le dessin, je ne vérifie pas.
Je n’ai rien à comparer à un modèle extérieur,
rien à rendre conforme à ce qu’un autre aurait
vu. Je dessine depuis une perception : des
couleurs dont l’intensité m’atteint, des
sensations, des espaces qui n’existent parfois
nulle part ailleurs sous cette forme.
Ils n’en sont pas moins réels pour moi.
Sur la feuille, je n’ai pas à obtenir
confirmation. Je n’atténue pas une couleur
parce qu’elle serait trop forte. Je ne corrige
pas une sensation pour la rendre
vraisemblable. Ce qui est perçu prend forme
sans attendre l’assentiment d’un autre regard.
Mon dessin est franc.
Je n’utilise pas de règle. Je ne calcule pas
avant de tracer. Le geste vient dans l’instant,
chargé de toutes les années qui le précèdent.
Je dessine depuis l’enfance. La pratique, les
reprises, les milliers de lignes ont fini par
constituer une langue.
Dans cette langue, je n’ai pas à chercher
l’accord entre les mots et les actes. Le geste
est déjà l’acte.
C’est l’un des rares endroits où je fais
entièrement confiance à ce qui advient.
Le dessin ne dit pas la vérité à la place du
monde. Il ne montre pas ce que chacun
devrait voir. Il donne une forme visible à une
expérience qui existe avant d’être partagée.
Cette langue m’appartient sans avoir vocation
à rester privée. La rendre accessible à un
autre regard ouvre une question que l’écriture
commence à peine à poser.
Dire la vérité est essentiel parce qu’il en va
de mon intégrité.
Dessiner aussi.
Dans l’un, je cherche à ne pas séparer les
mots du réel.
Dans l’autre, rien ne vient s’interposer entre le
geste et ce qui l’engage.
