J’ai d’abord pensé que mon problème était
le mensonge.
Puis la vérité.
Je me trompais dans les deux cas.
Le monde social m’a toujours paru étrange.
J’y vois des personnes manier avec aisance
des codes implicites, des sous-entendus, des silences
convenus, de minuscules arrangements avec le
réel.
Elles savent intuitivement ce qu’il faut dire, ce
qu’il vaut mieux taire, ce qu’il faut adoucir pour
préserver l’harmonie.
Je les observais pour comprendre ce qui semblait
leur venir naturellement.
Une langue circulait dont je connaissais les mots,
mais pas toujours l’usage.
Je ne juge pas cette manière d’être.
Je constate simplement que je ne sais
pas l’habiter.
Car lorsque les mots cessent de correspondre
à ce qui est vécu, lorsque quelqu’un dit une chose
et en pense une autre, lorsque la réalité est
déplacée, même légèrement, il se produit en moi
quelque chose de difficile à expliquer.
Je ne ressens pas seulement un désaccord, je
ressens un déplacement.
Comme lorsqu’une marche manque dans
l’obscurité : le corps avait déjà préparé son appui.
Mon corps le sait avant ma pensée.
J’ai pris cette réaction pour une exigence morale.
Elle est plus élémentaire.
Aujourd’hui je crois que c’est une question
d’orientation.
Je me repère dans le monde grâce à la
cohérence, grâce à l’accord entre les mots, les
actes, les émotions, les faits.
Lorsque cet accord disparaît, quelque chose en
moi perd le nord.
Une parole fausse n’est pas exactement
le problème.
Ce qui m’atteint est l’instant où les
correspondances se défont.
Le dessin m’a appris que le vrai et le cohérent ne
sont pas la même chose.
Je peux construire une architecture impossible.
Elle n’a jamais existé. Elle ne pourrait peut-être
pas exister.
Pourtant, elle doit tenir.
Elle peut contredire le réel sans se contredire
elle-même.
L’invention ne détruit pas les repères.
Dans le monde social, un mot peut ne pas
rejoindre un acte, une émotion peut en recouvrir
une autre. Tout est réel, pourtant quelque chose
devient illisible.
C’est là que je me désoriente.
La question n’est plus seulement : est-ce vrai ?
Elle devient : sur quoi puis-je m’appuyer ?
Les autres parlent souvent de confiance
comme d’un sentiment.
Pour moi, la confiance est une géographie.
C’est savoir où sont les portes, savoir où sont
les murs, savoir que le sol sera encore sous mes pieds
lorsque je poserai mon poids.
