Et pas simplement s’essayer à la sculpture. Modigliani voulut pendant plusieurs années en faire le centre de son œuvre.
Lorsqu’il arrive à Paris en 1906, le jeune Italien né à Livourne en 1884 peint déjà. Mais sa rencontre avec la sculpture va profondément modifier son travail. À partir de 1909, notamment au contact de Constantin Brancusi, il se tourne avec passion vers la taille directe de la pierre. Il fréquente Montparnasse, travaille dans des conditions précaires et récupère parfois des blocs de pierre sur des chantiers. La légende Modigliani retiendra surtout l’alcool, la maladie, les cafés et les nuits parisiennes. Elle a quelque peu masqué cet artiste physique qui frappe, taille, polit et cherche dans la matière une forme presque primitive.
Ses sculptures sont pourtant immédiatement reconnaissables.
On y retrouve déjà ce qui deviendra la grammaire de ses tableaux : les cous démesurément longs, les nez étirés, les visages ovales, les yeux en amande, la frontalité et cette étrange combinaison de douceur et de hiératisme. Quand on regarde aujourd’hui une tête sculptée de Modigliani puis l’un de ses portraits peints quelques années plus tard, la filiation saute aux yeux. La sculpture n’est donc pas une parenthèse dans son parcours. Elle est probablement l’un des endroits où son style s’est véritablement construit.
Modigliani regarde alors beaucoup plus loin que la tradition académique européenne. Il est fasciné par l’art africain, les sculptures de l’Égypte ancienne, les arts archaïques, les Cyclades ou encore les formes khmères qu’il peut découvrir dans les musées parisiens. Comme de nombreux artistes de l’avant-garde de son époque, il cherche ailleurs une manière de sortir du naturalisme occidental.
Mais il ne copie pas ces modèles. Il les absorbe.
Ses Têtes, réalisées principalement entre 1910 et 1913, possèdent une présence extraordinaire. Elles semblent simultanément antiques et modernes. Certaines ressemblent à des idoles sorties d’un site archéologique imaginaire ; d’autres pourraient presque avoir été créées cinquante ans plus tard. Les volumes sont simplifiés, le visage s’allonge, le nez devient une arête, les yeux se réduisent parfois à deux incisions. Tout ce qui pourrait distraire le regard disparaît.
Il reste une présence.
Modigliani rêvait même d’un projet beaucoup plus ambitieux : un ensemble de sculptures qu’il désignait comme des « colonnes de tendresse », des figures ou cariatides destinées à constituer une sorte de temple idéal de la beauté. Ses nombreux dessins de cariatides témoignent de cette ambition. Ce ne sont pas seulement des études préparatoires : ils permettent d’imaginer un Modigliani qui aurait pu devenir principalement sculpteur si sa vie et sa santé avaient pris une autre direction.
Car cette carrière s’interrompt presque aussi brutalement qu’elle avait commencé.
La taille directe est un travail épuisant. Elle produit énormément de poussière. Or Modigliani souffre d’une santé extrêmement fragile et notamment de tuberculose. Vers 1914, il abandonne progressivement la sculpture et revient presque exclusivement à la peinture et au dessin. Le coût des matériaux, la difficulté de disposer d’un atelier et sa pauvreté chronique ont probablement également joué leur rôle.
Ce renoncement aura une conséquence étrange sur sa postérité : le peintre va devenir mondialement célèbre tandis que le sculpteur restera dans son ombre.
Il suffit pourtant de regarder attentivement les tableaux qui suivent pour comprendre que le sculpteur n’a jamais réellement disparu.
Les célèbres portraits de Modigliani peuvent presque être regardés comme des sculptures peintes. Ses personnages sont construits davantage qu’ils ne sont décrits. Les visages semblent taillés. Les nez forment des lignes franches. Les cous deviennent des architectures. Les volumes sont simplifiés jusqu’à atteindre cette élégance immédiatement identifiable.
Même ses fameux yeux vides prennent un autre sens lorsqu’on connaît ses sculptures.
Le raccourci habituel consiste à présenter Modigliani comme le peintre maudit de Montparnasse, mort à seulement 35 ans en janvier 1920, pauvre, malade et presque inconnu avant de devenir l’un des artistes les plus chers du monde. L’histoire est spectaculaire, mais elle finit par enfermer l’œuvre dans la biographie.
Regarder ses sculptures permet justement d’en sortir.
On découvre un artiste extrêmement construit, cultivé et ambitieux, engagé dans une recherche formelle beaucoup plus profonde que l’image romantique du génie alcoolisé peignant ses amis dans les cafés. Son esthétique n’est pas seulement née d’une sensibilité exceptionnelle ou d’un geste instinctif. Elle résulte d’un travail sur la ligne, le volume, l’archaïsme et la simplification.
Et les sculptures qui subsistent sont rares.
Modigliani n’en aurait réalisé qu’un nombre relativement limité, une petite trentaine étant généralement reconnues. Cette rareté explique évidemment leur importance considérable dans les collections et sur le marché de l’art. Mais elle leur donne aussi quelque chose de presque mystérieux : elles sont les fragments d’une œuvre qui aurait pu être beaucoup plus vaste.
C’est peut-être ainsi qu’il faut aujourd’hui regarder Modigliani.
Non pas comme un grand peintre qui aurait également fait quelques sculptures, mais comme un artiste qui fut pendant plusieurs années profondément sculpteur et dont la sculpture transforma définitivement la peinture.
Il n’a finalement pratiqué intensément cet art que pendant une courte partie de sa vie. Cela aura suffi.
Car derrière chaque long cou peint par Modigliani, derrière chaque visage ovale et chaque nez interminable, on peut encore sentir la pierre.
