Il faut imaginer l’objet. Un cylindre noir vieux de près de deux millénaires, tellement fragile que tenter de séparer ses différentes couches peut suffire à le réduire en poussière. C’est précisément ce qui s’est produit avec certains rouleaux lors des premières tentatives d’ouverture après leur découverte au XVIIIe siècle. Plusieurs centaines sont donc restés fermés : ils existaient toujours matériellement, mais leur contenu était devenu inaccessible.
Le rouleau au cœur de cette avancée porte le nom peu romanesque de PHerc. 1667. Grâce à une combinaison impressionnante de technologies — tomographie à rayons X à très haute résolution, traitement informatique de la géométrie du papyrus, « déroulement » virtuel des différentes couches et intelligence artificielle capable de repérer les traces d’encre — les chercheurs ont réussi à reconstruire numériquement sa surface et à faire réapparaître les lettres grecques. Le travail scientifique publié en juin 2026 décrit PHerc. 1667 comme le premier papyrus d’Herculanum entièrement déroulé numériquement et lu selon des critères permettant son étude par les spécialistes.
Et ce que raconte le rouleau est presque aussi passionnant que la manière dont on l’a retrouvé. Environ 1,5 mètre de texte continu et une vingtaine de colonnes ont été récupérés. Le texte, probablement composé entre le IIe et la fin du IIIe siècle avant notre ère, traite notamment d’éthique, d’art et de comportement humain et présente de fortes connexions avec la philosophie stoïcienne. La présence du nom d’Aristocréon, neveu et disciple de Chrysippe, intrigue particulièrement les chercheurs. L’hypothèse d’un texte stoïcien, éventuellement lié à Chrysippe, est donc sérieusement envisagée, mais son attribution définitive reste prudente. Autrement dit, il serait prématuré d’affirmer que l’IA a retrouvé avec certitude « un traité de Chrysippe ».
C’est justement ce détail qui rend la découverte passionnante. Chrysippe fut l’un des penseurs majeurs du stoïcisme antique et aurait écrit des centaines d’ouvrages, dont l’immense majorité a disparu. Nous connaissons aujourd’hui une grande partie de sa pensée grâce aux citations et commentaires d’autres auteurs. Retrouver directement un texte issu de cette tradition philosophique constituerait donc un événement considérable pour l’histoire de la philosophie.
Mais le véritable bouleversement dépasse largement ce seul rouleau. L’intelligence artificielle n’a évidemment pas « lu toute seule » un manuscrit antique comme on demanderait à un chatbot de résumer un document. Elle intervient au sein d’une chaîne scientifique associant physiciens, informaticiens, spécialistes de l’imagerie, mathématiciens et papyrologues. Les rouleaux sont d’abord scannés en trois dimensions ; les couches extrêmement déformées du papyrus sont ensuite identifiées et reconstruites ; des algorithmes détectent enfin les minuscules différences permettant de distinguer l’encre du support carbonisé. Les spécialistes du grec ancien peuvent alors commencer leur véritable travail de lecture et d’interprétation.
Cette aventure porte notamment le nom de Vesuvius Challenge, lancé en 2023. Et PHerc. 1667 pourrait n’être que le commencement : plus de 600 rouleaux d’Herculanum demeurent encore fermés et illisibles, tandis que les équipes cherchent maintenant à rendre le processus suffisamment rapide et fiable pour passer d’un exploit exceptionnel à une véritable méthode de lecture à grande échelle.
C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus extraordinaire de cette histoire. Pendant près de deux mille ans, nous avons considéré certains textes de l’Antiquité comme définitivement perdus. Ils ne le sont peut-être pas tous. Ils sont parfois encore là, enfermés dans quelques centimètres de matière noire, silencieux depuis l’éruption du Vésuve.
Et pour une fois, l’intelligence artificielle ne sert pas à fabriquer quelque chose qui n’existait pas.
Elle nous aide à retrouver quelque chose que l’humanité avait oublié depuis deux mille ans.
