Tatayet, c’était évidemment une marionnette. Mais essayez donc d’expliquer cela à ceux qui l’ont connu enfants. Avec ses grands yeux, son énorme nez noir, sa fourrure brune et surtout cette voix nasillarde immédiatement reconnaissable, il possédait quelque chose que les meilleurs personnages de télévision finissent parfois par obtenir, une existence autonome.
On ne regardait plus Michel Dejeneffe faire parler Tatayet. On regardait Michel discuter avec lui. Et toute la réussite était là.
Michel Dejeneffe avait commencé loin des grands plateaux de télévision. Ancien instituteur passionné de théâtre, il jouait dans les années 1970 avec une petite compagnie, notamment dans des maisons de retraite. L’histoire de la naissance de Tatayet ressemble presque à un conte : une pensionnaire lui offre un jour un vieux col de fourrure. Il le conserve, puis l’idée surgit. Une nuit suffit pour donner une forme au personnage. Quant au nom « Tatayet », il viendrait d’une enfant incapable de prononcer correctement « Tante Henriette ». En décembre 1975, Tatayet était né.
Ce qui aurait pu rester un sympathique numéro de cabaret devient progressivement un phénomène populaire.
À la fin des années 1970, Michel Dejeneffe tente sa chance à Paris. Puis viennent les émissions de variétés, les passages chez Michel Drucker, puis Patrick Sébastien, et cette époque où une apparition réussie dans une grande émission du samedi soir pouvait installer un personnage dans des millions de foyers. En Belgique, le succès est encore plus spectaculaire : de 1986 à 1992, le duo possède son propre programme sur la RTBF, Le Tatayet Show.
Tatayet était insolent, parfois vachard, souvent légèrement incorrect. Michel était raisonnable ; Tatayet ne l’était jamais vraiment. C’était le principe éternel de la ventriloquie poussé à son meilleur : la marionnette pouvait dire ce que son manipulateur n’aurait pas osé dire lui-même. Le public adorait évidemment le coupable idéal. « C’est pas moi, c’est lui » pouvait presque résumer leur relation.
Le succès déborda rapidement de la télévision. Tatayet enregistra des disques, Le Kitching, Tous au cimetière, J’aimerais bien que quelqu’un, et eut même droit à des bandes dessinées. Une drôle de petite créature née d’un morceau de fourrure était devenue une vedette.
Mais derrière Tatayet se trouvait surtout un formidable artisan.
Car on oublie facilement la difficulté de la ventriloquie lorsqu’elle est parfaitement exécutée. Michel Dejeneffe devait être simultanément acteur, auteur, manipulateur et partenaire d’un personnage dont il fabriquait lui-même chaque respiration. La prouesse technique devait précisément devenir invisible. Si le spectateur pensait à la technique, le numéro était raté. S’il finissait par regarder Tatayet dans les yeux en attendant sa réponse, Michel avait gagné. Et il gagnait presque toujours.
Il y avait également chez Dejeneffe une élégance assez rare : accepter que la créature devienne plus célèbre que son créateur. Il avait expliqué n’avoir jamais souffert de rester dans l’ombre de Tatayet et ne pas rechercher particulièrement la reconnaissance dans la rue.
En 2017, après plus de quarante années passées ensemble, Michel Dejeneffe avait décidé d’arrêter la scène. La ventriloquie était devenue physiquement exigeante et il souhaitait désormais transmettre son savoir à de jeunes artistes. Une manière assez belle de sortir : ne pas chercher désespérément à retenir la lumière, mais apprendre à d’autres comment l’allumer.
Aujourd’hui, une image racontée par ses proches serre particulièrement le cœur. Tatayet serait resté dans sa valise, dans une chambre de la maison de Michel.
La phrase pourrait presque constituer le dernier plan d’un film. Une valise fermée. Une maison devenue silencieuse. Et à l’intérieur, cette boule de poils qui pendant quarante ans n’avait jamais manqué de répartie. Michel Dejeneffe est parti.
Et pour une fois, Tatayet n’aura rien à répondre.
Merci Monsieur Dejeneffe. Merci pour les rires, pour l’impertinence et pour cette merveilleuse illusion qui consistait à nous faire oublier votre immense talent afin que nous puissions croire, quelques minutes, qu’une marionnette était réellement vivante.
